Le système d'ascension

Chapitre 26 — Un rapport inquiétant

Le voyage de retour se déroula dans un silence presque total.

Personne ne parlait.

Chacun repassait mentalement les événements de la journée.

La caravane abandonnée.

Les traces.

Le passage caché.

Les ruines.

Et surtout...

Le campement installé en plein cœur de ces vestiges oubliés.

Le soleil commençait déjà à disparaître derrière les montagnes lorsque les cinq aventuriers aperçurent enfin les remparts de la ville.

Les gardes reconnurent immédiatement le groupe.

— Mission terminée ?

demanda l'un d'eux.

Kael répondit d'un simple signe de tête.

— Nous devons voir le maître de Guilde immédiatement.

Le ton de sa voix suffit à faire comprendre l'urgence.

Les gardes ouvrirent aussitôt le passage.

Quelques minutes plus tard, l'équipe pénétra dans la salle de réunion de la Guilde.

Contrairement à la grande salle, celle-ci était calme.

Une immense carte de la région occupait tout un mur.

Autour d'une grande table se tenaient plusieurs responsables.

Le maître de Guilde leva les yeux.

— Vous êtes revenus plus vite que prévu.

Kael retira son manteau poussiéreux.

— Parce que ce que nous avons découvert ne pouvait pas attendre.

Il raconta alors chaque étape de la mission, sans omettre le moindre détail, comme s’il cherchait à graver la gravité de la situation dans l’esprit de chacun.

La caravane abandonnée, découverte au détour du chemin, encore marquée par les traces d’un départ précipité.

Les prisonniers disparus, dont les chaînes brisées laissaient deviner une capture organisée, méthodique, presque chirurgicale.

Le sentier caché, dissimulé sous la végétation et les rochers, comme s’il avait été volontairement effacé du regard des voyageurs ordinaires.

Le poste fortifié, construit avec une précision inquiétante, bien trop solide pour de simples bandits.

Et enfin, le camp installé dans les ruines, preuve irréfutable que quelqu’un utilisait cet endroit comme base d’opérations.

Personne ne l’interrompit.

Même les plus sceptiques de la salle restaient silencieux, les bras croisés ou les mains serrées sur le bord de la table.

Les visages devenaient de plus en plus graves à mesure que le récit avançait, comme si chaque phrase ajoutait un poids supplémentaire sur leurs épaules.

Lorsque Kael termina enfin, le silence s’installa complètement.

Un silence lourd, presque étouffant, seulement brisé par le léger craquement du bois de la table sous la pression d’un poing serré.

Le maître de Guilde croisa les bras, son regard dur fixé sur Kael.

— Combien d’hommes ?

Kael répondit sans hésiter, mais avec une prudence évidente.

— Une dizaine visibles.

Il marqua une courte pause, puis ajouta :

— Probablement davantage. Nous n’avons vu que les sentinelles extérieures. Le camp semblait plus vaste à l’intérieur des ruines.

Un murmure discret parcourut la salle.

Le maître de Guilde ne réagit pas immédiatement.

Son regard resta froid, analytique.

— Des prisonniers ?

— Aucun en vue, répondit Kael. Mais les traces… suggèrent qu’ils ont été déplacés récemment. Peut-être ailleurs dans le complexe.

Le vieil homme resta silencieux quelques instants, comme s’il pesait chaque information, chaque hypothèse possible.

Puis son regard se déplaça lentement, jusqu’à se poser sur Vaelor.

Ce dernier sentit immédiatement le changement d’attention.

— Et toi ?

La voix du maître de Guilde était plus calme, mais aussi plus tranchante.

— As-tu remarqué quelque chose que les autres auraient pu manquer ?

Les quatre membres de l’équipe se tournèrent vers le jeune aventurier.

Même Kael, pourtant habitué à ses capacités d’analyse, attendait sa réponse avec une attention particulière.

Vaelor prit une légère inspiration.

Il ne répondit pas tout de suite.

Son regard se posa sur la carte étalée sur la table, comme s’il revivait mentalement chaque étape du trajet.

— Oui.

Sa voix était posée.

Il s’approcha de la carte sans précipitation, ses pas résonnant légèrement sur le sol de pierre.

— Les attaques ne sont pas aléatoires.

Il prit un morceau de craie posé sur le bord de la table.

Ses doigts se refermèrent dessus avec assurance.

Puis il se pencha et commença à tracer.

Un premier point.

Puis un second.

Il relia les deux d’un trait net.

Une ligne apparut.

Un silence plus profond encore s’installa dans la salle.

Vaelor continua.

Un troisième point.

Une nouvelle connexion.

Puis une troisième ligne, formant peu à peu un schéma clair, presque géométrique.

Les responsables de la Guilde échangèrent des regards, d’abord confus, puis de plus en plus inquiets à mesure que la structure se dessinait sous leurs yeux.

— Les caravanes sont toutes interceptées avant d'atteindre cette région.

Il posa ensuite la craie.

— Les assaillants ne cherchent pas seulement des marchandises, reprit Vaelor d’une voix plus assurée, comme s’il posait enfin les pièces d’un puzzle qu’il avait longtemps observé sans comprendre.

Il marqua une courte pause, laissant ses mots s’imprégner dans l’esprit de l’assemblée.

— Ils empêchent surtout les voyageurs d’approcher des ruines.

Un silence lourd s’abattit aussitôt sur la salle.

Ce n’était pas un simple silence d’écoute.

C’était un silence de compréhension progressive, celui qui précède les conclusions inquiétantes.

Le maître de Guilde ne détourna pas les yeux de la carte.

Ses doigts effleurèrent lentement les reliefs dessinés, comme s’il cherchait à sentir la vérité sous le papier.

Puis il hocha lentement la tête, sans quitter la carte des yeux.

— Continue.

Sa voix était calme, mais plus grave qu’auparavant.

Vaelor inspira légèrement et se déplaça sur le côté de la table.

Il désigna l’ancien sentier tracé sur la carte, une ligne presque effacée par le temps et les annotations successives.

— Ce passage n’a pas été créé récemment, expliqua-t-il.

Il est ancien.

Très ancien.

Il insista sur ces derniers mots, comme pour souligner leur importance.

— S’il est encore utilisé aujourd’hui, c’est que quelqu’un le connaît depuis longtemps.

Un des officiers présents fronça immédiatement les sourcils, croisant les bras.

— Tu veux dire qu’ils utilisent une route oubliée ?

Sa voix trahissait un mélange de scepticisme et d’inquiétude.

Vaelor acquiesça sans hésiter.

— Oui.

Puis il ajouta, plus lentement :

— Et je pense qu’ils savent exactement où elle mène.

Cette phrase fit naître un nouveau silence, encore plus pesant que le précédent.

Le maître de Guilde resta immobile quelques secondes, le regard perdu dans la carte comme s’il y voyait désormais autre chose que des lignes et des frontières.

Puis il releva légèrement la tête.

— Autre chose ?

Le ton n’était ni pressant ni impatient.

Mais il attendait davantage.

Vaelor ne répondit pas immédiatement.

Il recula d’un pas, puis porta la main à sa poche intérieure.

Ses doigts se refermèrent sur un objet froid et légèrement irrégulier.

Il le sortit avec précaution.

Une petite plaque métallique, ternie par le temps, marquée de symboles à moitié effacés.

Il la posa doucement sur la table.

Le bruit du métal contre le bois résonna dans la salle comme un coup sec.

Instantanément, tous les regards convergèrent vers l’objet.

Le silence changea de nature.

Il devint lourd.

Presque oppressant.

Un des officiers pâlit visiblement, ses yeux fixés sur la plaque comme s’il venait de reconnaître quelque chose qu’il aurait préféré oublier.

Un autre serra les mâchoires si fort que ses muscles se tendirent sous sa peau.

Le maître de Guilde, lui, ne réagit pas immédiatement.

Il tendit lentement la main.

Ses doigts se refermèrent sur la plaque avec une prudence inhabituelle, presque respectueuse.

Il la tourna légèrement entre ses mains, observant chaque détail, chaque gravure, chaque marque d’usure.

Et à cet instant, son expression changea.

Très légèrement.

Un simple frémissement dans le regard.

Une tension imperceptible dans la mâchoire.

Mais Vaelor, lui, le remarqua.

Il comprit que cet objet n’était pas anodin.

Qu’il n’avait jamais été anodin.

Le maître de Guilde releva enfin les yeux.

Sa voix était plus basse qu’auparavant.

— Où l’as-tu trouvée ?

Vaelor ne détourna pas le regard.

— À proximité de la caravane.

Il marqua une courte pause, puis précisa avec exactitude :

— À moitié enterrée sous des feuilles.

Le vieil homme la contempla plusieurs secondes avant de la confier à un officier.

— Cette pièce reste ici.

Elle fait désormais partie de l'enquête.

Vaelor acquiesça.

Il n'avait jamais eu l'intention de la conserver.

Le maître de Guilde se leva.

— Votre mission est un succès.

Grâce à vos informations, nous savons désormais que nous faisons face à une organisation structurée.

Il regarda chacun des cinq aventuriers.

— Vous avez fait preuve de discipline.

Et c'est précisément ce qui a permis d'obtenir ces renseignements.

Borik souffla discrètement.

— J'avoue que j'aurais préféré leur foncer dessus...

Quelques rires détendirent brièvement l'atmosphère.

Même le maître de Guilde esquissa un sourire.

— C'est pour cette raison que Kael commandait cette mission.

La salle retrouva rapidement son sérieux.

— Vous allez tous bénéficier de quelques jours de repos.

Pendant ce temps, la Guilde préparera une opération de plus grande envergure.

Cette fois...

Nous irons jusqu'au bout.

Alors que les autres quittaient la salle, le maître de Guilde leva la main.

— Vaelor.

Le jeune homme s'arrêta.

— Reste un instant.

Kael échangea un bref regard avec lui avant de sortir avec le reste de l'équipe.

Lorsque la porte se referma, le vieil homme s'approcha.

— Dis-moi...

Depuis quand observes-tu les choses avec une telle précision ?

Vaelor réfléchit quelques secondes.

Puis répondit simplement :

— Depuis que mon père m'a appris qu'une seule fissure invisible peut briser la meilleure des lames.

Le maître de Guilde resta silencieux.

Puis un léger sourire apparut sur son visage.

— Voilà une leçon que beaucoup d'aventuriers devraient apprendre.

Il posa une main sur l'épaule de Vaelor.

— Continue de regarder le monde comme tu le fais.

J'ai le sentiment que cette qualité nous sera précieuse dans les jours à venir.

Vaelor inclina respectueusement la tête.

En quittant la salle, il ignorait encore pourquoi.

Mais il avait désormais la certitude d'être entré dans une affaire qui dépassait largement le simple cadre des missions de la Guilde.

Et, quelque part dans l'ombre...

Quelqu'un attendait déjà son prochain mouvement.

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