Le silence pesait sur le groupe.
Tous les regards étaient tournés vers l'étroit passage dissimulé derrière les ronces.
Borik posa une main sur le manche de sa hache.
— Alors ?
On y va ?
Kael resta plusieurs secondes sans répondre.
Son regard allait du sentier obscur aux membres de son équipe.
Enfin, il prit sa décision.
Kael inspira lentement, comme s’il pesait encore une dernière fois le risque avant de trancher. Son regard passa sur chacun des membres de son équipe, s’assurant qu’ils comprenaient tous la portée de ce qu’il allait dire.
— Nous allons avancer.
Il marqua une courte pause, puis ajouta d’un ton ferme, sans laisser place à la discussion :
— Mais seulement sur quelques dizaines de mètres.
Il désigna le sentier sombre devant eux.
— Personne ne s’éloigne.
Son regard se durcit légèrement.
— Au moindre signe de danger...
Il laissa volontairement sa phrase en suspens un instant, pour que chacun en mesure le poids.
— Nous faisons demi-tour.
Un silence suivit ses mots.
Puis, un à un, tous acquiescèrent.
Même Borik, qui n’aimait jamais reculer, hocha la tête avec gravité.
Lyria ne dit rien. Elle se contenta de se placer en tête du groupe, comme si cela avait toujours été évident. Son regard perçant balayait déjà les alentours, analysant chaque ombre, chaque mouvement suspect dans la végétation.
Vaelor se plaça juste derrière elle, attentif, les sens en alerte. Frère Eamon, lui, resta au centre du groupe, priant silencieusement, ses doigts serrés autour de son symbole sacré. Borik fermait la marche, sa lourde hache reposant sur son épaule, prêt à réagir au moindre bruit.
Le passage était étroit.
Les branches s’entremêlaient au-dessus d’eux, formant une voûte naturelle si dense qu’elle ne laissait filtrer que de fines lames de lumière. L’atmosphère y était presque étouffante, comme si la forêt elle-même retenait son souffle.
Plus ils progressaient, plus l’air devenait frais.
Un frisson discret parcourut Vaelor, sans qu’il sache vraiment s’il venait de la température ou de l’endroit lui-même.
Le sentier semblait ancien.
Très ancien.
Par endroits, la terre avait été remplacée par des pierres plates, aujourd’hui à moitié ensevelies sous la mousse et les racines. On devinait encore une structure, une organisation, comme si ce chemin avait autrefois été emprunté régulièrement.
— Une ancienne route...
murmura Vaelor, presque pour lui-même.
Kael tourna légèrement la tête vers lui et acquiesça.
— Oui.
Son regard resta fixé sur le sol.
— Mais personne ne l’utilise depuis des décennies.
Le groupe continua d’avancer avec prudence.
Le temps semblait s’étirer dans ce couloir végétal.
Puis, une dizaine de minutes plus tard, Lyria leva discrètement le poing.
Le signal fut immédiat.
Tout le monde s’immobilisa sans un bruit, comme s’ils avaient répété ce geste des centaines de fois.
Lyria s’accroupit lentement, posant une main sur le sol humide. Ses yeux se plissèrent légèrement.
— Des traces.
Vaelor s’approcha à son tour, s’agenouillant près d’elle. Il observa attentivement le sol détrempé, où des empreintes s’enfonçaient encore clairement dans la terre.
Elles étaient nombreuses.
Beaucoup trop nombreuses pour un simple passage isolé.
Certaines étaient nettes, récentes, encore bien marquées. D’autres, plus anciennes, avaient été partiellement effacées par le temps et la pluie, mais restaient visibles.
Vaelor suivit du regard les marques laissées sur les côtés du chemin : des frottements, des branches cassées, des traces de passage répété.
— Ils transportaient des charges lourdes.
dit-il finalement, d’une voix basse mais assurée.
Borik fronça immédiatement les sourcils.
— Les marchandises de la caravane ?
Vaelor secoua lentement la tête, sans quitter les traces des yeux.
— Non.
Il désigna plusieurs empreintes différentes.
— Regardez.
Les empreintes vont dans les deux sens.
Il releva légèrement la tête.
— Ils n’ont pas seulement attaqué la caravane.
Ils apportaient déjà quelque chose avant.
Un silence lourd s’installa.
Kael échangea un regard avec Lyria. Dans ses yeux, on pouvait lire la même conclusion inquiétante qui s’imposait peu à peu à tous.
Ce n’était pas un simple raid.
Ce n’était pas un acte isolé.
Quelque chose d’organisé, de structuré, se cachait derrière tout cela.
Ils restèrent encore quelques secondes immobiles, à observer les traces comme si elles pouvaient leur révéler davantage de réponses.
Puis Kael se redressa lentement.
— On continue.
Sa voix était plus grave qu’auparavant.
Et sans un mot de plus, le groupe reprit sa progression, un peu plus conscient encore que ce qu’ils allaient découvrir au bout de ce chemin risquait de changer bien plus que leur simple mission.
Quelques centaines de mètres plus loin, le passage déboucha sur un petit promontoire rocheux.
Tous s'arrêtèrent net.
En contrebas...
Une vaste vallée s'étendait devant eux.
Au milieu des arbres se dressaient les ruines d'un ancien poste fortifié.
Des murs écroulés.
Une vieille tour à moitié effondrée dominait les ruines comme un vestige d’un autre âge, ses pierres fissurées laissant passer le vent qui sifflait entre les interstices. Autour d’elle, des bâtiments annexes s’étaient affaissés avec le temps, leurs toits éventrés et leurs murs engloutis par une végétation dense et sauvage. Des lianes épaisses grimpaient le long des façades, comme si la forêt cherchait à reprendre ce qui lui appartenait autrefois.
Mais ce qui attira immédiatement leur attention...
C'était la fumée.
Fine.
Régulière.
Elle s’élevait en volutes lentes depuis l’intérieur du complexe, trahissant une activité récente et organisée. Rien à voir avec un campement de passage ou des bandits improvisés. C’était structuré. Installé. Vivant.
Quelqu'un occupait les lieux.
Lyria, sans un mot, glissa une main dans son sac et en sortit une petite longue-vue métallique. Elle s’agenouilla légèrement pour stabiliser sa position, puis porta l’instrument à son œil. Pendant de longues secondes, elle observa les ruines avec une précision méthodique, ajustant légèrement l’angle de vue.
Enfin, elle abaissa l’objet et le tendit à Kael.
— Il y a des gardes.
Kael prit la longue-vue sans hésiter et la porta à son tour à son œil. Son expression se durcit immédiatement.
— Combien ?
— J'en ai compté huit.
Elle marqua une courte pause, son regard toujours fixé sur les ruines.
— Mais il y en a sûrement davantage.
Vaelor, resté légèrement en retrait, plissa les yeux en observant lui aussi la scène à l’œil nu, comme s’il cherchait à confirmer ce que Lyria venait de dire sans même avoir besoin de l’instrument.
— Des prisonniers ? demanda-t-il calmement, mais avec une tension perceptible dans la voix.
Lyria hésita un instant. Ce silence en disait déjà long.
— Je n'en vois pas.
Elle reprit la longue-vue des mains de Kael, comme si elle voulait vérifier une dernière fois.
— En revanche...
Son ton changea légèrement.
— Ils déchargent plusieurs caisses.
Elle ajusta encore sa vision, puis ajouta avec plus de certitude :
— Les mêmes que celles de la caravane.
Un silence lourd s’abattit sur le groupe.
Borik serra les dents si fort que sa mâchoire se contracta visiblement. Ses doigts se refermèrent instinctivement sur le manche de sa hache.
— On pourrait les surprendre, lâcha-t-il d’une voix grave.
Kael ne tarda pas à réagir. Son mouvement fut net, presque instinctif. Il secoua la tête.
— Nous sommes cinq.
Son regard glissa brièvement sur chacun d’eux.
— Eux sont au moins une dizaine.
Il marqua une pause, plus froide.
— Peut-être davantage.
Il referma légèrement la main sur la longue-vue.
— Ce serait du suicide.
Personne ne protesta.
Même Borik, malgré sa frustration évidente, ne trouva rien à répondre. Il détourna simplement le regard, mâchoire crispée, acceptant à contrecœur la réalité.
Vaelor, lui, ne dit rien. Il continuait d’observer les ruines avec une intensité particulière, comme si quelque chose l’appelait au-delà de ce que les autres voyaient.
Son regard finit par se fixer sur le sommet de l’ancienne tour.
Un drapeau noir flottait au vent, lentement, presque solennellement, comme une présence silencieuse qui dominait encore les lieux malgré l’effondrement des pierres.
Au centre était brodé un symbole.
Le même cercle traversé par une épée.
Exactement comme sur la plaque métallique retrouvée près de la caravane.
Une sensation étrange parcourut son corps.
Un frisson discret, mais profond, comme si quelque chose en lui venait de réagir avant même que son esprit ne comprenne pourquoi.
Il avait l'impression d'avoir déjà vu cet emblème.
Pas dans cette vie.
Mais comme un souvenir enfoui.
Une image fugace.
Une vieille bannière.
Des chevaliers.
Puis tout disparut.
Il cligna des yeux.
Le drapeau était toujours là.
— Vaelor ?
La voix de Kael le ramena à la réalité.
— Ça va ?
— Oui...
Il détourna le regard.
— J'ai simplement eu une étrange impression.
Kael posa une main sur son épaule.
— Nous avons assez vu.
Il est temps de rentrer.
Le groupe mémorisa soigneusement les lieux avant de reprendre discrètement le chemin du retour.
Ils ignoraient encore qui occupait ces ruines.
Ils ignoraient pourquoi les caravanes étaient attaquées.
Mais une chose était désormais certaine.
Il ne s'agissait pas d'une simple bande de brigands.
Quelqu'un organisait ces opérations.
Et cette organisation semblait avoir des moyens bien supérieurs à ceux de criminels ordinaires.
Alors qu'ils regagnaient lentement la forêt, aucun d'eux ne remarqua la silhouette qui les observait depuis le sommet de la vieille tour.
Un homme encapuchonné abaissa lentement sa longue-vue.
Un léger sourire apparut sous sa capuche.
— Ainsi...
murmura-t-il.
— La Guilde a finalement trouvé notre piste.
Il se tourna vers un autre homme resté dans l'ombre.
— Prévenez le Commandeur.
Les chasseurs commencent à devenir gênants.
La partie... peut enfin commencer.
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