Le silence s’installa quelques instants, lourd et presque palpable, comme si la forêt elle-même retenait son souffle. Même le vent semblait hésiter à traverser les branches, laissant les voyageurs seuls face à ce qu’ils venaient de découvrir.
Tous les regards étaient tournés vers les traces que Vaelor venait de désigner. Les empreintes dans la terre humide formaient un chemin irrégulier, mais suffisamment clair pour qu’un œil entraîné puisse en tirer des conclusions inquiétantes.
Kael s'accroupit à son tour, ses genoux craquants légèrement sous le poids de son armure. Il passa lentement sa main au-dessus des ornières, sans les toucher, comme s’il craignait d’en altérer la lecture. Son regard se plissa, concentré.
— Tu es sûr de toi ? demanda-t-il d’une voix basse, mais ferme.
Vaelor acquiesça sans hésiter, son expression grave.
— Regarde ici.
Il s’agenouilla à son tour et désigna plusieurs sillons plus profonds, où la terre avait été littéralement arrachée. Ses doigts suivirent les marques avec précision, comme s’il retraçait une scène invisible.
— Les roues se sont enfoncées brutalement d’un seul côté, expliqua-t-il. Si le conducteur avait tourné de lui-même, les marques seraient progressives, régulières… naturelles.
Il marqua une courte pause, laissant ses mots s’imprimer dans l’esprit du groupe.
— Là…
Il suivit les traces du doigt, s’arrêtant sur une zone où la terre semblait avoir été labourée avec violence.
— Le chariot a été tiré de force.
Un silence plus pesant encore s’abattit sur le groupe.
Lyria se redressa lentement, ses yeux parcourant les arbres alentours avec une attention nouvelle. Elle ne regardait plus seulement la forêt, mais ce qu’elle pouvait cacher.
— Il y a également des branches cassées, ajouta-t-elle après un instant.
Elle s’approcha de l’un des troncs et effleura du bout des doigts une branche brisée net, encore fraîche.
— Pas par le vent, précisa-t-elle. Par quelque chose de lourd… ou de nombreux passages rapides.
Borik, jusque-là silencieux, posa lentement une main sur le manche de sa hache. Le geste n’était pas agressif, mais instinctif, presque rassurant pour lui-même.
— On continue ? demanda-t-il d’une voix grave, sans détourner les yeux des traces.
Kael se redressa enfin. Son regard balaya le groupe, un à un, évaluant leur état, leur tension, leur préparation.
Il hocha la tête.
— En formation.
Il marqua une pause, puis ajouta plus fermement :
— Personne ne s'éloigne.
Le groupe quitta lentement le chemin principal pour suivre les traces laissées dans les sous-bois.
Chaque pas était plus prudent que le précédent.
Les oiseaux avaient disparu.
Même le bruissement des feuilles semblait avoir cessé.
Frère Eamon murmura :
— Je n'aime pas ce silence...
Personne ne lui répondit.
Tous partageaient le même sentiment.
Après plusieurs centaines de mètres, une odeur âcre se mêla à l'air de la forêt.
Du bois brûlé.
Et du sang.
Lyria leva immédiatement le poing.
Le groupe s'immobilisa.
À travers les troncs apparut une clairière.
Au centre reposait une caravane renversée.
L'une des roues était brisée.
Les bâches avaient été lacérées.
Plusieurs caisses éventrées jonchaient le sol.
Mais ce qui frappa le plus Vaelor...
C'était l'absence de corps.
Borik fronça les sourcils.
— Où sont les marchands ?
Kael balaya les environs du regard.
— Aucune idée.
Vaelor s’avança lentement, prenant soin de ne pas écraser les empreintes encore visibles dans la terre humide. Chaque pas qu’il faisait semblait réveiller un peu plus la scène silencieuse qui s’était déroulée ici.
Il s’accroupit, les yeux plissés, concentré sur les marques laissées dans le sol. La terre avait été retournée, piétinée, comme si plusieurs groupes s’étaient affrontés dans la panique.
Des dizaines d’empreintes se chevauchaient.
Certaines étaient nettes, profondes, régulières : celles des chevaux, sans aucun doute.
D’autres, plus larges et irrégulières, appartenaient aux marchands, probablement surpris en plein déplacement.
Mais ce qui retint immédiatement son attention, c’étaient les traces plus lourdes, plus brutales, qui encerclaient la scène comme une toile invisible.
Les assaillants.
Il passa lentement ses doigts au-dessus du sol sans le toucher, comme s’il lisait une histoire écrite dans la boue.
Puis il s’agenouilla complètement.
Là, juste devant lui, une corde sectionnée traînait encore dans la poussière. Les fibres étaient nettes, tranchées d’un geste précis.
Un peu plus loin, d’autres liens, abandonnés, entortillés sur eux-mêmes.
Et autour, des marques de lutte : talons enfoncés, glissades, griffures dans la terre.
Quelqu’un avait résisté.
Ou essayé.
Vaelor resta immobile un instant, puis son regard se durcit légèrement. Une idée venait de s’imposer à lui, mais elle ne lui plaisait pas.
— Ils ne les ont pas tués...
Sa voix était basse, presque hésitante, comme s’il testait lui-même cette conclusion.
Kael, qui observait la scène debout derrière lui, se tourna aussitôt.
— Comment peux-tu en être certain ?
Vaelor ne répondit pas immédiatement. Il se redressa légèrement et désigna le sol d’un geste lent.
— Il y a peu de sang.
Il marqua une pause, laissant le silence peser.
— Trop peu pour plusieurs victimes.
Kael fronça les sourcils et s’accroupit à son tour, examinant plus attentivement les traces.
Vaelor, lui, prit délicatement l’une des cordes coupées entre ses doigts. Il la fit tourner lentement, comme pour en analyser la coupe.
— Les liens ont été coupés, reprit-il.
Pas arrachés.
Il leva les yeux vers Kael.
— Une lame propre. Un geste contrôlé.
Il inspira légèrement.
— Comme si les prisonniers avaient été détachés volontairement… puis déplacés.
Lyria s’approcha à son tour, ses bottes écrasant doucement les feuilles mortes. Elle s’agenouilla près des traces, silencieuse, attentive.
Ses yeux parcoururent le sol avec une précision presque instinctive.
— Tu crois qu’ils ont été capturés ? demanda-t-elle finalement.
Vaelor hésita une fraction de seconde avant de répondre.
— C’est plus probable qu’un massacre.
Il se redressa lentement, jetant un dernier regard à la scène.
Kael resta immobile un instant, les bras croisés, le regard perdu dans les traces entremêlées.
Son expression s’assombrit.
— Ce serait encore pire...
Sa voix était grave, presque sourde.
Personne ne répondit.
Le groupe poursuivit son inspection.
Frère Eamon retrouva plusieurs sacs de vivres.
Intacts.
Borik souleva une caisse.
Elle contenait encore des outils de forge.
— Ils n'ont même pas pris les marchandises...
murmura-t-il.
Vaelor sentit alors quelque chose briller sous les rayons du soleil.
À moitié enfoui sous des feuilles.
Il s'accroupit.
Une petite plaque de métal.
Noire.
Gravée d'un symbole.
Le même cercle entourant une épée qu'il avait aperçu sur l'ancienne borne.
Mais cette fois...
Une profonde entaille traversait le symbole.
Comme si quelqu'un avait volontairement cherché à le rayer.
Vaelor referma discrètement sa main dessus.
Il hésita un instant.
Puis il la montra à Kael.
Le vétéran pâlit légèrement.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Juste ici.
Kael observa les alentours avant de parler plus bas.
— Ne montre pas ça aux autres pour le moment.
Vaelor comprit immédiatement.
Kael connaissait ce symbole.
Ou au moins son importance.
Avant qu'il ne puisse poser la moindre question, Lyria appela le groupe.
— Venez voir !
Tous accoururent.
À quelques mètres de la caravane, le sol s'enfonçait légèrement.
Des traces de bottes disparaissaient dans une pente rocheuse.
Derrière un épais rideau de ronces.
Borik écarta les branches d'un geste puissant.
Un passage apparut.
Étroit.
Presque invisible depuis le chemin.
Comme un ancien sentier oublié.
Kael inspira profondément.
— Voilà où ils sont passés...
Il leva les yeux vers ses compagnons.
— Nous avons deux possibilités.
Revenir immédiatement prévenir la Guilde.
Ou suivre cette piste.
Un lourd silence s'abattit.
La décision qu'ils prendraient maintenant pourrait changer le destin de cette mission.
...et peut-être celui de bien d'autres.
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