Le lendemain matin, Vaelor se réveilla avant même que le soleil ne dépasse les toits de la capitale.
Depuis sa discussion sur les rangs de la Guilde, une idée ne cessait de revenir dans son esprit.
Il connaissait désormais l'écart qui séparait les aventuriers ordinaires des véritables monstres de puissance.
Mais connaître cet écart ne suffisait pas.
Il devait comprendre où se situait réellement son propre niveau.
Son regard se posa sur son épée.
Puis sur sa dague.
Il se souvenait encore des paroles de Marcus.
Les connaissances ne remplaçaient pas l'expérience.
Et malgré toutes les améliorations offertes par le Système...
Son corps avait encore besoin de temps pour transformer ces connaissances en véritables réflexes.
Vaelor se leva.
Aujourd'hui, il allait chercher une réponse.
Après un petit-déjeuner rapide, il se rendit à la Guilde royale.
L'établissement était déjà animé.
Des aventuriers discutaient autour des tables, tandis que d'autres revenaient de missions nocturnes.
Vaelor traversa la salle sans s'arrêter et se dirigea vers le comptoir.
La réceptionniste leva les yeux.
— Encore une mission ?
— Pas cette fois.
Vaelor hésita quelques secondes.
— Je voudrais savoir s'il existe un endroit où je pourrais m'entraîner avec d'autres aventuriers.
La jeune femme réfléchit.
— La Guilde possède une cour d'entraînement.
Mais elle est surtout réservée aux membres qui souhaitent perfectionner leurs techniques.
Elle désigna une porte située au fond de la salle.
— Tu peux y aller.
Vaelor la remercia.
Il traversa le couloir.
Plus il avançait, plus le bruit des armes devenait perceptible.
Des chocs.
Des cris.
Des pas.
Puis il franchit la porte.
La cour d'entraînement était beaucoup plus grande qu'il ne l'avait imaginé.
Plusieurs groupes s'exerçaient simultanément.
Des épéistes échangeaient des coups sous la surveillance d'un instructeur.
Des archers tiraient sur des cibles placées à différentes distances.
Plus loin, des mages répétaient des sorts contre des mannequins renforcés.
Chaque combattant semblait concentré.
Aucun rire.
Aucune distraction.
Ici...
Les aventuriers ne venaient pas jouer.
Ils venaient apprendre à survivre.
Vaelor resta quelques secondes à observer.
Puis une voix s'éleva derrière lui.
— Tu cherches quelqu'un ?
Il se retourna.
Un homme se tenait à quelques mètres.
La cinquantaine.
Une barbe grise soigneusement taillée.
Une ancienne cicatrice traversait son sourcil gauche.
Il portait une tenue d'entraînement simple, sans armure.
Pourtant...
Sa posture suffisait à révéler son expérience.
— Non, répondit Vaelor.
Je voulais simplement m'entraîner.
L'homme observa son épée.
Puis sa dague.
Enfin, sa plaque de bronze.
— Bronze ?
Vaelor acquiesça.
— Oui.
L'homme esquissa un léger sourire.
— Et tu viens ici pour t'entraîner avec cette expression ?
Vaelor fronça légèrement les sourcils.
— Quelle expression ?
— Celle de quelqu'un qui pense déjà connaître ses limites.
Vaelor resta silencieux.
La remarque l'avait touché.
Pas parce qu'elle était insultante.
Parce qu'elle était peut-être vraie.
L'homme tendit la main.
— Aldren.
Ancien instructeur de la Guilde.
Vaelor serra sa main.
— Vaelor Asteran.
— Je sais.
Aldren lui adressa un regard amusé.
— Tout le monde connaît désormais le survivant d'Astrion.
Vaelor soupira intérieurement.
Encore cette réputation.
Il n'avait pourtant jamais demandé à être connu.
Aldren continua :
— Tu veux vraiment progresser ?
— Oui.
— Alors montre-moi ce que tu sais faire.
Vaelor resta immobile.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Aldren désigna une zone libre de la cour.
— Un combat d'entraînement.
Sans intention de tuer.
Je veux simplement voir comment tu bouges.
Vaelor accepta.
Quelques minutes plus tard...
Les deux hommes se faisaient face.
Vaelor tenait son épée dans sa main droite.
Sa dague reposait dans sa main gauche.
Aldren, lui, ne possédait qu'une épée d'entraînement en bois.
Cette différence fit murmurer plusieurs aventuriers autour d'eux.
— Il va affronter Aldren ?
— Le vieux maître ?
— Il ne tiendra pas dix secondes.
Vaelor entendait les murmures.
Il n'y prêta aucune attention.
Il inspira profondément.
Son corps se détendit.
Son esprit se concentra.
Autour de lui, le bruit de la cour sembla s’éloigner, comme étouffé sous une couche d’eau. Il ne restait plus que le cercle de combat, Aldren en face de lui, immobile, presque détaché.
Aldren leva son arme.
— Commence.
Vaelor avança.
Un pas.
Puis deux.
Son regard ne quittait pas les épaules de son adversaire, cherchant la moindre tension, le moindre déclencheur.
Son épée partit rapidement vers l'épaule de son adversaire.
Aldren para.
Simplement.
Sans forcer.
Le choc fut net, sec, mais Vaelor sentit immédiatement la différence : ce n’était pas une défense, c’était une absence d’effort. Comme si l’attaque n’avait jamais eu de chance.
Vaelor pivota immédiatement et tenta une attaque avec sa dague.
Un mouvement court, précis, visant les côtes.
Aldren recula d'un demi-pas.
Puis frappa.
Vaelor bloqua.
Le choc résonna dans son bras.
Il recula.
Ses semelles frottèrent le sol, traçant une ligne dans la poussière de la cour.
Aldren ne poursuivit pas.
Il attendait.
Vaelor fronça les sourcils.
Il recommença.
Cette fois, il feinta une attaque haute avant de viser les jambes.
Un enchaînement plus rapide, plus agressif.
Aldren esquiva.
Encore.
Son corps glissait entre les attaques avec une économie de mouvement presque irritante.
Une attaque.
Une parade.
Une esquive.
Une contre-attaque.
Vaelor commençait à accélérer.
Son souffle se calait sur le rythme du combat. Ses bras enchaînaient plus vite, son esprit cessait peu à peu de verbaliser chaque action.
Mais Aldren restait parfaitement calme.
Il lisait les intentions avant même qu’elles ne se forment complètement.
Vaelor tenta une nouvelle ouverture, un angle mort sur la droite, combinant épée et dague pour forcer une garde.
Aldren bloqua l’épée, détourna la dague d’un simple mouvement du poignet, puis répondit d’un coup sec au flanc.
Vaelor encaissa de justesse, mais sentit la vibration remonter jusqu’à son épaule.
Il serra les dents.
Il ne recula pas cette fois.
Il revint immédiatement.
Plus rapide.
Plus direct.
Leurs armes s’entrechoquèrent à plusieurs reprises dans une série de frappes courtes, presque étouffées, où chaque impact semblait tester les limites de l’autre.
Vaelor commença à percevoir quelque chose.
Ce n’était pas seulement la vitesse d’Aldren.
C’était son absence de tension.
Chaque mouvement arrivait sans préparation visible, comme s’il existait déjà avant d’être exécuté.
Vaelor tenta de briser ce rythme.
Il changea brutalement de distance, recula d’un pas, puis revint en explosant vers l’avant.
Aldren suivit sans effort.
Une nouvelle parade.
Une nouvelle esquive.
Puis une légère pression sur son arme, suffisante pour dévier Vaelor hors de son axe.
Vaelor sentit son équilibre vaciller.
Il se rattrapa de justesse.
Son cœur battait plus fort.
Il comprenait qu’il ne gagnait pas en force brute, mais en adaptation.
Alors il changea encore.
Il ralentit volontairement.
Attendant.
Observant.
Aldren attaqua.
Vaelor bloqua.
Puis contre-attaqua immédiatement, sans chercher à analyser.
Le bois de l’arme d’Aldren frappa son avant-bras.
Vaelor grimaça, mais continua.
Encore.
Encore.
Le rythme devint plus fluide, moins haché.
Pendant quelques instants, Vaelor parvint à suivre.
À répondre presque instinctivement.
Mais dès qu’il tenta de reprendre l’initiative, Aldren coupa court à son élan d’un simple déplacement latéral, brisant complètement sa ligne d’attaque.
Vaelor s’immobilisa une fraction de seconde.
Une erreur.
Aldren en profita immédiatement.
Une frappe contrôlée toucha son épaule.
Vaelor recula d’un pas, puis d’un second, reprenant sa garde.
Son souffle était plus rapide.
Aldren, lui, n'avait presque pas changé d'expression.
— Tu possèdes une excellente technique.
Vaelor resta silencieux.
— Mais tu fais une erreur.
— Laquelle ?
Aldren pointa son arme vers lui.
— Tu réfléchis trop.
Vaelor fronça les sourcils.
— Pourtant, le Système...
Il s'arrêta immédiatement.
Aldren haussa un sourcil.
— Le système ?
Vaelor se reprit.
— Je voulais dire... mes techniques.
L'instructeur l'observa quelques secondes.
Puis il sourit légèrement.
— Peu importe.
Tu connais trop bien tes mouvements.
Et c'est justement ton problème.
Vaelor resta perplexe.
Aldren poursuivit :
— Lorsque tu attaques, tu sais exactement ce que tu veux faire.
Lorsque ton adversaire réagit...
Tu cherches encore la meilleure réponse.
Il fit un pas vers lui.
— Un combat réel ne te donnera pas le temps de choisir.
Il leva son arme.
— Ton adversaire décidera pour toi.
Puis il attaqua.
Cette fois...
Vaelor fut surpris.
Aldren accéléra brutalement.
Une frappe.
Puis une deuxième.
Puis une feinte.
Vaelor para la première.
Esquiva la seconde.
Mais la troisième toucha son épaule.
Toc.
Le bois heurta son armure.
Vaelor recula immédiatement, le choc résonnant encore dans son bras. Il avait pourtant vu venir les deux premières attaques, il les avait même gérées correctement… mais la troisième était arrivée comme un trou noir dans sa perception, trop rapide, trop fluide, comme si elle n’avait jamais fait partie de la même séquence.
Aldren s'arrêta.
— Voilà.
Tu viens de réfléchir.
Et tu as perdu un temps que ton adversaire n'avait pas besoin de perdre.
Vaelor regarda son épaule.
Puis son adversaire.
Il comprenait.
Les connaissances du Système lui avaient donné les réponses.
Mais elles ne lui avaient pas appris à les choisir instinctivement sous pression.
C'était exactement ce que Marcus lui avait expliqué à la forge.
Le combat reprit.
Cette fois, Vaelor changea complètement d'approche.
Il ne chercha plus la technique parfaite.
Il réagit.
Une attaque.
Une esquive.
Une parade.
Une ouverture.
Il frappa.
Aldren bloqua.
Vaelor enchaîna immédiatement avec sa dague.
L'instructeur dut reculer.
Quelques murmures s'élevèrent autour de la cour.
— Il s'améliore...
— Il vient de changer son rythme.
Aldren esquissa un sourire.
— Voilà.
Encore.
Vaelor recommença.
Cette fois, il ne se contenta pas de répéter les mêmes enchaînements. Il chercha à intégrer ce qu’Aldren venait de lui montrer, à briser ses propres automatismes. Chaque mouvement devenait une tentative d’adaptation, une réponse plus qu’une décision.
Plusieurs minutes passèrent.
Son corps commençait à comprendre.
Les mouvements devenaient moins réfléchis.
Plus naturels.
Il ne pensait plus à chaque geste comme à une technique apprise, mais comme à une réaction instinctive, presque animale. Son esprit, habituellement si analytique, laissait peu à peu la place à quelque chose de plus brut, de plus direct.
Ses yeux lisaient davantage les épaules de l'adversaire que son arme.
Il avait compris que l’intention naissait avant le coup, dans la posture, dans la tension des muscles, dans le léger déplacement du poids du corps.
Il anticipait les déplacements.
Non pas parce qu’il les calculait, mais parce qu’il commençait à les ressentir.
Il commençait à sentir les changements de rythme.
Les accélérations, les hésitations, les fausses ouvertures… tout cela formait désormais un langage qu’il apprenait à déchiffrer en temps réel.
Puis Aldren abaissa son arme.
— Ça suffit.
Vaelor s’immobilisa immédiatement.
Son souffle était court, irrégulier. Ses bras étaient lourds, mais pas épuisés au point de trembler. C’était une fatigue différente, plus profonde, comme si son corps venait de franchir une limite invisible.
Cette fois, Aldren souriait franchement.
— Maintenant, tu commences à devenir dangereux.
Vaelor essuya la sueur sur son front, sans quitter l’instructeur des yeux.
— Je suis encore loin d'être assez fort.
Sa voix était calme, mais il n’y avait aucune illusion dans ses mots. Il voyait clairement l’écart qui restait à combler.
Aldren secoua la tête.
— Être fort n'est pas la même chose qu'être prêt.
Il marqua une courte pause, comme pour laisser ses paroles s’imprimer.
— La force, tu peux l’obtenir avec du temps, des combats, ou même un système comme le tien.
Mais être prêt…
Il planta son regard dans celui de Vaelor.
— C’est autre chose. C’est ce moment où ton corps agit avant que ton esprit ait besoin de comprendre.
Il lui tendit la main.
— Continue à t'entraîner ainsi.
Tu as déjà les connaissances.
Maintenant...
Construis le combattant capable de les utiliser.
Vaelor observa cette main tendue.
Ce n’était pas un geste de supériorité, ni de pitié. C’était une reconnaissance silencieuse, celle d’un instructeur qui venait de voir un potentiel réel.
Il serra la main d’Aldren.
— Merci.
Aldren hocha la tête.
— Reviens demain.
Et cette fois...
Je prendrai une véritable arme.
Un léger silence s’installa.
Vaelor releva légèrement les yeux.
Cette phrase n’était pas une menace.
C’était une promesse.
Un test plus sérieux.
Un niveau supérieur.
Un sourire apparut sur son visage.
Pas un sourire d’arrogance.
Mais celui de quelqu’un qui vient de comprendre qu’il avance enfin dans la bonne direction.
— J'y serai.
En quittant la cour d'entraînement, il sentit encore la fatigue dans ses muscles, mais son esprit était étrangement clair.
Il comprit que cette journée lui avait apporté quelque chose que le Système ne pouvait pas lui donner.
L'expérience réelle.
Pas des chiffres.
Pas des compétences débloquées.
Mais des erreurs, des ajustements, des sensations gravées dans le corps.
Celle qui ne s'achète pas.
Celle qui ne s’affiche dans aucune interface.
Celle qui se construit coup après coup.
Et pour la première fois...
Vaelor avait trouvé une nouvelle manière de devenir plus fort sans avoir besoin de dépenser un seul point d'expérience.
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