Le lendemain matin, les premiers rayons du soleil traversaient déjà les volets de la chambre de Vaelor.
Il ouvrit lentement les yeux, encore pris entre sommeil et réalité.
Pendant quelques instants, il resta allongé, fixant le plafond de bois au-dessus de lui, repensant aux événements de la veille.
La borne gravée.
Les hommes masqués.
Le vieil archer.
Et cette étrange réaction de la Guilde.
Tout cela tournait encore dans son esprit, comme un engrenage impossible à arrêter.
Il soupira doucement.
— Je n’arrive pas à me sortir ça de la tête…
Il ferma les yeux un instant, puis les rouvrit.
— Penser sans agir ne me fera pas avancer...
Il se redressa, passa une main sur son visage, puis se leva enfin.
Il s'habilla rapidement, ajusta ses vêtements, et descendit rejoindre son père.
Comme chaque matin, la forge était déjà en activité.
La chaleur frappait dès l’entrée, accompagnée de l’odeur du métal chauffé et du charbon brûlant.
Marcus maniait son marteau avec la même précision qu'à son habitude.
Les coups réguliers résonnaient dans tout l'atelier.
Clang !
Clang !
Clang !
Un rythme presque hypnotique.
En voyant son fils arriver, il posa la pièce de métal encore rouge sur l'enclume et essuya rapidement son front.
— Bien dormi ?
Vaelor s’approcha en s’étirant légèrement.
— Mieux que je ne l'aurais cru… mais j’ai l’impression que ma tête n’a pas arrêté de travailler de la nuit.
Marcus haussa un sourcil.
— Mauvais signe. Ou bon signe, selon ce que tu en fais.
Vaelor esquissa un léger sourire.
— Je ne sais pas encore.
Marcus esquissa à son tour un sourire discret.
— C'est déjà une bonne nouvelle.
Vaelor enfila un tablier de cuir accroché sur le côté, puis s’approcha du foyer.
La chaleur lui monta immédiatement au visage.
Sans qu'un mot soit échangé, il se mit au travail.
Depuis plusieurs semaines, ces gestes étaient devenus naturels.
Préparer le charbon.
Actionner le soufflet.
Maintenir la température du foyer.
Observer la couleur du métal.
Marcus n'avait presque plus besoin de lui donner d'instructions.
Mais ce matin-là, il le regardait un peu plus longtemps que d’habitude.
À plusieurs reprises, il observa discrètement son fils, comme s’il cherchait à confirmer quelque chose.
Chaque correction donnée les jours précédents semblait avoir été parfaitement assimilée.
« Il apprend vraiment vite... trop vite pour quelqu’un qui n’a jamais touché une forge avant quelques mois. »
Cette pensée lui traversa l'esprit sans qu'il la formule à voix haute.
Il finit par détourner le regard, reprenant son travail.
Une fois la lame suffisamment chauffée, Marcus la tendit à Vaelor.
— À toi.
Vaelor prit le marteau, inspira profondément.
Le premier coup fut prudent.
Clang.
Le métal vibra légèrement.
Le deuxième plus assuré.
Clang !
Le son était plus net.
Le troisième trouva naturellement le bon angle.
Marcus croisa les bras, observant en silence.
Puis il leva la main.
— Arrête.
Vaelor s’immobilisa immédiatement.
Il releva la tête.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Marcus s’approcha, prit la lame entre ses mains et l’examina sous plusieurs angles.
Il plissa légèrement les yeux.
Puis il passa doucement son pouce sur le tranchant encore brut.
— Tu as encore quelques défauts.
Vaelor hocha la tête sans discuter.
— Je m’en doutais.
Marcus continua, sans lever les yeux :
— Ici, tu as trop forcé. Et là… tu as hésité.
Il marqua une pause.
— Mais…
Il releva enfin le regard vers son fils.
— Tu ne répètes plus les mêmes erreurs.
Vaelor cligna des yeux.
— C’est censé être un compliment ?
Marcus haussa les épaules.
— C’est un constat.
Puis, après un court silence :
— Et oui… ça en est un.
Un léger sourire apparut sur le visage de Vaelor.
— J'ai un bon professeur.
Marcus laissa échapper un petit rire.
— Les compliments ne remplaceront jamais les heures de travail.
Vaelor répondit immédiatement :
— Je sais. Mais ça aide à tenir.
Marcus le regarda un instant, puis reprit son marteau.
— Alors travaille encore plus.
— Toujours.
Le silence retomba.
Mais il était différent de celui du matin.
Plus léger.
Celui d'un père et de son fils partageant une même passion, sans avoir besoin de tout dire.
En début d'après-midi, Vaelor retourna à la Guilde.
Cette fois, il n'était pas venu pour une mission.
Il voulait simplement consulter les nouveaux contrats et observer les aventuriers plus expérimentés.
L’intérieur était animé comme toujours.
Des rires éclataient par vagues entre les tables, se mêlant aux discussions animées des aventuriers. Le bois craquait sous les pas pressés des serveurs, et le tintement des chopes qu’on reposait un peu trop fort sur les tables donnait à la salle une atmosphère vivante, presque chaotique.
Installé près d'une table, Vaelor observait sans vraiment se faire remarquer. Il ne participait pas aux conversations, mais ses oreilles captaient chaque fragment de discussion, comme s’il cherchait à assembler un puzzle invisible.
Un groupe, assis près de la cheminée, parlait d'une meute de loups particulièrement agressive.
— On en a perdu deux hier soir… ils attaquent en meute organisée, c’est pas normal, disait l’un d’eux en serrant sa chope.
— Des loups qui coordonnent leurs attaques ? Tu es sûr de ce que tu racontes ? répondit un autre, sceptique.
— J’étais sur place. J’ai vu les traces. Ils ne fuyaient pas… ils encerclaient.
Un silence bref suivit, plus lourd que les mots eux-mêmes.
Un peu plus loin, un autre groupe évoquait la disparition d'une caravane.
— Disparue sans laisser de traces, expliquait un homme à la barbe épaisse. Même les chevaux ont été retrouvés… mais pas les hommes.
— Des bandits ?
— Aucun signe de combat. Pas une seule flèche, pas une goutte de sang sur la route.
Cette fois, les regards se firent plus sérieux. Personne ne plaisantait avec ce genre d’histoires.
Plus loin encore, deux aventuriers discutaient d'anciennes ruines découvertes dans les montagnes.
— On dit qu’il y avait des symboles gravés partout… pas humains, murmura l’un d’eux en se penchant.
— Tu crois encore à ces histoires ? répondit son compagnon en haussant les épaules.
— J’ai vu les croquis moi-même. Ce n’était pas du langage connu. Pas même ancien.
Le second resta silencieux un instant, avant de détourner le regard, visiblement moins sûr de lui.
Chaque échange était une source d'informations.
Vaelor restait silencieux, mais attentif. Ses yeux passaient d’un groupe à l’autre, enregistrant chaque détail, chaque nuance dans les voix.
Le monde était bien plus vaste que le village où il avait grandi.
Et surtout… bien plus dangereux.
Alors qu'il s'apprêtait à repartir, la réceptionniste l'interpella.
— Vaelor !
Il se retourna immédiatement.
— Oui ?
Elle s’approcha de lui, une enveloppe cachetée entre les mains. Son expression trahissait une légère hésitation, comme si elle n’était pas totalement à l’aise avec ce qu’elle faisait.
— Le responsable de la Guilde m'a demandé de vous remettre ceci si vous reveniez.
Vaelor fronça légèrement les sourcils.
— C'est quoi ?
Elle haussa les épaules, presque désolée.
— Je ne sais pas. Il n’a rien expliqué. Il a juste dit que c’était important.
Un court silence s’installa.
Vaelor prit l’enveloppe, la regarda un instant, puis brisa le sceau d’un geste net.
Le bruit du sceau rompu sembla étrangement fort dans le calme soudain qui l’entourait.
À l'intérieur ne se trouvait qu'une seule feuille.
Quelques lignes soigneusement écrites, sans fioritures, presque froides dans leur formulation.
Aventurier Vaelor Asteran.
Votre dernier rapport a retenu notre attention.
Continuez vos missions normalement.
Si une nouvelle mission concernant les anciennes routes vous est proposée, acceptez-la immédiatement.
Ne parlez de cette affaire à personne.
Aucune signature.
Aucun nom.
Seulement le sceau officiel de la Guilde.
Vaelor resta immobile quelques secondes, le regard fixé sur la lettre, comme s’il espérait y trouver une information cachée entre les lignes.
Puis il murmura pour lui-même :
— Les anciennes routes…
Le simple fait de prononcer ces mots lui rappela immédiatement la borne gravée, les symboles étranges, et cette sensation étrange qu’il avait ressentie en les touchant.
Il replia lentement la lettre, avec une précision presque mécanique.
Son regard s’assombrit légèrement.
— Donc je ne suis pas le seul à m’y intéresser… ou à m’y être retrouvé mêlé.
Il rangea le message dans sa poche, comme s’il craignait qu’il disparaisse s’il le lâchait trop longtemps.
Son intuition lui soufflait que quelqu'un, au sein de la Guilde, enquêtait déjà sur cette affaire.
Et qu'il venait, sans le vouloir, d'être mêlé à quelque chose qui le dépassait largement.
En quittant le bâtiment, il leva les yeux vers le ciel.
Le soleil commençait déjà à descendre, teintant l’horizon d’orange et de doré, comme si le jour hésitait à céder sa place à la nuit.
Il s’arrêta un instant sur le seuil, immobile.
— Qu’est-ce que vous attendez de moi… exactement ?
Sa voix était basse, presque perdue dans le vent.
Aucune réponse.
Seulement le souffle léger qui traversait la rue.
Il reprit finalement sa marche.
Ses pas étaient calmes, mais son esprit, lui, ne l’était plus.
Il ignorait encore ce qui l'attendait.
Mais une chose était certaine.
Sa vie d'aventurier venait seulement de commencer.
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