Le ciel était encore plongé dans l'obscurité lorsque Vaelor ouvrit les yeux.
Le village d'Aster dormait encore.
Seules quelques fenêtres laissaient filtrer une faible lueur, preuve que certains artisans étaient déjà debout.
Il s'habilla sans un bruit.
Son équipement l'attendait au pied de son lit.
Son épée soigneusement entretenue.
Sa dague en acier renforcé, qu'il avait forgée avec l'aide de Marcus.
Son sac de voyage, contenant des vivres pour plusieurs jours, une gourde, une couverture et quelques remèdes préparés par sa mère.
Il vérifia une dernière fois chaque sangle.
Tout était en ordre.
En descendant l'escalier, une agréable odeur de pain chaud lui parvint.
Sa mère était déjà debout.
Comme toujours.
Elle déposa un bol de soupe fumante devant lui.
— Mange tant que c'est chaud.
Vaelor esquissa un sourire.
— Tu t'es encore levée avant moi...
Elle répondit en souriant doucement.
— Une mère ne dort jamais vraiment quand son fils part en expédition.
Le jeune homme baissa légèrement les yeux.
Il prit place à table.
Pendant quelques minutes, aucun d'eux ne parla.
Seul le crépitement du feu accompagnait le repas.
Puis Marcus entra dans la pièce.
Il portait déjà son lourd tablier de cuir.
Son visage était aussi calme qu'à son habitude.
Il s'approcha de Vaelor.
— Ton équipement.
Vaelor se leva immédiatement.
Marcus observa son fils des pieds à la tête.
Il vérifia rapidement les attaches de son plastron de cuir, la position du fourreau et la fixation du sac.
Puis il hocha lentement la tête, comme pour valider une décision déjà prise depuis longtemps.
— Bien.
Sa voix était grave, mais posée, presque paternelle. Il resta silencieux quelques secondes, les bras croisés, le regard fixé sur Vaelor comme s’il cherchait à graver son image une dernière fois dans sa mémoire.
Puis il ajouta, plus doucement :
— N'oublie jamais ce que je t'ai appris.
Vaelor releva les yeux vers lui. Il ne répondit pas immédiatement, attendant la suite, conscient que chaque mot de son père avait un poids particulier.
Marcus poursuivit calmement, en détachant chaque phrase avec précision, comme s’il martelait du métal sur une enclume invisible.
— Un bon forgeron observe toujours le métal avant de le frapper.
Il marqua une courte pause, laissant l’image s’imprimer.
— Un bon aventurier...
Son regard se fit plus sérieux.
— Observe toujours son ennemi avant de sortir son arme.
Le silence retomba dans la pièce.
Vaelor sentit ces paroles s’ancrer profondément en lui, comme si elles s’inscrivaient directement dans sa mémoire, au même titre que les gestes appris à la forge. Il serra légèrement les poings, puis acquiesça avec gravité.
— Je m'en souviendrai.
Marcus ne répondit pas tout de suite. Il se contenta d’un léger hochement de tête, satisfait, comme si cette réponse suffisait.
Sa mère, qui était restée en retrait jusqu’ici, s’approcha à son tour. Ses pas étaient lents, presque hésitants, mais son regard, lui, était ferme. Elle leva doucement la main et remit en place une mèche de cheveux tombée devant le visage de Vaelor, avec une tendresse discrète.
— Reviens-nous entier.
Sa voix était douce, mais chargée d’une inquiétude qu’elle ne cherchait même pas à cacher.
Vaelor esquissa un sourire rassurant, celui qu’il utilisait toujours pour apaiser les autres, même lorsqu’il n’était pas totalement sûr de lui.
— Je ferai tout pour.
Il posa brièvement sa main sur celle de sa mère, un contact simple mais sincère, avant de la relâcher.
Quelques instants plus tard...
Il quitta la maison.
Le soleil commençait seulement à éclaircir l'horizon.
Les rues d'Aster étaient encore presque désertes.
Son pas le conduisit naturellement jusqu'à la Guilde des Aventuriers.
Cette fois...
L'agitation était bien différente de celle de la veille.
Une vingtaine d'aventuriers se tenaient déjà dans la cour.
Certains terminaient d'ajuster leur équipement.
D'autres contrôlaient leurs provisions.
Les chevaux des chariots frappaient le sol de leurs sabots avec impatience.
Les soigneurs chargeaient plusieurs caisses remplies de bandages, de potions et de plantes médicinales.
Près du portail, plusieurs employés de la Guilde vérifiaient une dernière fois les listes de participants.
L'organisation semblait irréprochable.
— Vaelor !
Kael leva le bras.
Le jeune aventurier le rejoignit aussitôt.
Autour de lui se trouvaient déjà Lyria, Borik et Frère Eamon.
Kael affichait son éternel sourire.
— J'espère que tu n'as pas oublié tes jambes.
On risque de beaucoup marcher aujourd'hui.
Borik souffla du nez.
— Ce n'est pas la marche qui m'inquiète.
Il désigna discrètement plusieurs aventuriers expérimentés.
— Regarde les anciens.
Ils ont tous cette tête-là.
Vaelor suivit son regard.
Effectivement.
Même les aventuriers les plus aguerris paraissaient particulièrement sérieux.
Lyria remarqua elle aussi ce détail.
— Ils savent sûrement quelque chose que nous ignorons...
Frère Eamon répondit calmement.
— Ou peut-être savent-ils simplement qu'une mission dont on ignore la nature est souvent la plus dangereuse.
Avant que quelqu'un puisse répondre...
Une voix puissante résonna dans toute la cour.
— Rassemblement !
En quelques secondes, les conversations cessèrent.
Tous les aventuriers se placèrent face à l'estrade.
Le maître de Guilde s’avança lentement sur l’estrade, et le silence se fit presque instantanément dans la cour. Même les plus bavards cessèrent de chuchoter, sentant que le moment était important.
À ses côtés se tenait un homme imposant d’une quarantaine d’années. Sa simple présence suffisait à attirer tous les regards. Il était grand, large d’épaules, et se tenait avec une assurance naturelle, celle des personnes habituées à commander sur le terrain. Sa haute stature dominait facilement l’assemblée, comme s’il n’avait pas besoin d’élever la voix pour se faire entendre.
Une longue épée pendait à sa ceinture, légèrement usée par les combats, mais parfaitement entretenue. L’acier reflétait la lumière du matin avec une sobriété presque intimidante. Son insigne en or brillait sous les premiers rayons du soleil, attirant l’attention des jeunes aventuriers qui n’avaient encore jamais vu un tel rang de près.
Un aventurier de rang Or.
L’équivalent du rang C.
Pour beaucoup ici, ce n’était pas seulement un grade. C’était un symbole. Celui d’un homme ayant survécu à suffisamment de missions pour mériter la confiance des guildes les plus importantes.
Le maître de Guilde prit la parole d’une voix claire, qui porta immédiatement sur toute la cour.
— Vous connaissez déjà les objectifs généraux de cette expédition.
Il marqua une courte pause, laissant le temps à chacun de se reconcentrer.
— Aujourd’hui, je vais vous présenter celui qui dirigera l’ensemble des opérations.
Il posa une main ferme sur l’épaule de l’homme à ses côtés, comme pour souligner l’importance de ses mots.
— Gareth Valen.
Aventurier de rang Or.
Chef de l’expédition.
Un léger frisson parcourut l’assemblée. Quelques murmures admiratifs, presque étouffés, s’élevèrent parmi les jeunes aventuriers. Certains échangèrent des regards impressionnés, d’autres se redressèrent instinctivement, comme s’ils venaient de comprendre que la mission prenait une toute autre dimension.
Gareth, lui, ne réagit pas à ces réactions. Il fit simplement un signe de tête sobre, presque militaire. Son regard parcourut l’ensemble du groupe avec une lenteur calculée.
Il ne semblait pas observer une foule.
Il analysait.
Chaque visage.
Chaque posture.
Chaque détail.
Calme.
Précis.
Comme s’il évaluait déjà la valeur et les limites de chacun.
Puis il prit la parole.
Sa voix était grave, posée, mais suffisamment puissante pour s’imposer sans effort.
— Pendant cette mission...
Il laissa un court silence, comme pour s’assurer que tout le monde l’écoutait vraiment.
— Vous oublierez votre rang.
Un frisson discret parcourut certains aventuriers plus fiers.
— Vous oublierez votre réputation.
Il balaya la foule du regard, sans insister sur personne en particulier.
— Vous oublierez votre fierté.
Cette fois, le silence devint total.
Sa voix, sans être élevée, portait une autorité naturelle qui ne laissait aucune place à la contestation.
— Vous obéirez aux ordres.
Sans discussion.
Sans retard.
Sans initiative inutile.
Chaque phrase tombait comme un coup sec, précis, impossible à interpréter autrement que comme une règle absolue.
Il laissa ensuite planer quelques secondes de silence, suffisamment longues pour que ses mots s’impriment dans les esprits.
— Une erreur.
Il marqua une pause.
— Une seule.
Son regard se fit plus dur.
— Peut coûter la vie à tout le groupe.
Personne n’osa répondre. Même les plus confiants restaient immobiles, conscients que ce n’était pas le moment de tester les limites de cet homme.
Gareth déroula ensuite une grande carte de la région, qu’il fixa sur un support improvisé. Le parchemin était marqué de routes, de forêts épaisses et de zones encore inexplorées.
Il désigna plusieurs points du doigt, avec une précision méthodique.
— Nous avancerons en trois groupes.
Il fit glisser son doigt sur la première ligne tracée.
— Le premier ouvrira la route.
Il passa au second tracé.
— Le second assurera le transport du matériel.
Puis au dernier.
— Le troisième protégera l’arrière.
Il releva légèrement les yeux.
— Chaque groupe restera constamment en contact avec les deux autres.
Sa voix se fit encore plus ferme.
— Aucune séparation non autorisée ne sera tolérée.
Il posa ensuite son doigt sur un sentier étroit qui serpentait à travers une forêt dense, presque impénétrable sur la carte.
— Nous atteindrons les environs de la forteresse avant la fin de la journée.
Un léger murmure parcourut la foule à ce mot.
Forteresse.
Le mot seul suffisait à éveiller l’attention de tous.
— À partir de là...
Il marqua une pause plus longue cette fois.
— Plus personne ne quittera son groupe sans autorisation.
Le silence retomba immédiatement.
Le regard de Vaelor se fit plus attentif, plus sérieux. Il sentait instinctivement que cette mission n’avait rien à voir avec celles qu’il avait connues jusqu’à présent. L’atmosphère elle-même semblait plus lourde, comme si la simple mention de la forteresse changeait la nature du danger.
Une simple erreur...
Pourrait coûter la vie à plusieurs dizaines de personnes.
Et cette fois...
Il ne s’agissait plus seulement de sa propre survie.
Le chef de l'expédition balaya une dernière fois l'assemblée du regard avant de désigner plusieurs aventuriers.
— Les équipes ont été constituées en fonction de vos spécialités.
D'un geste, il fit apparaître une seconde liste.
— Première équipe.
Reconnaissance.
Éclaireurs et archers.
Vous ouvrirez la route et signalerez tout mouvement suspect.
Plusieurs aventuriers quittèrent les rangs.
Parmi eux se trouvait Elena, qui adressa un léger signe de tête à Vaelor avant de rejoindre son groupe.
Gareth poursuivit.
— Deuxième équipe.
Protection et progression.
Vous escorterez les chariots et constituerez la principale force de combat.
Cette fois, Vaelor entendit son nom.
— Vaelor Asteran.
Il fit un pas en avant.
— Kael.
— Borik.
— Lyria.
— Frère Eamon.
Un léger sourire apparut sur le visage de Kael.
— Finalement, on reste ensemble.
— Tant mieux, répondit Borik. On commence à avoir nos habitudes.
Lyria laissa échapper un discret soupir de soulagement.
— Ce sera plus simple.
Frère Eamon joignit les mains.
— Les dieux semblent favoriser notre coopération.
Gareth continua.
— Troisième équipe.
Arrière-garde.
Vous protégerez le convoi contre toute attaque venant de l'arrière.
Lorsque chacun eut rejoint son groupe, Gareth replia lentement la liste.
— Une dernière chose.
Son regard parcourut de nouveau tous les aventuriers.
— Beaucoup d'entre vous pensent partir explorer de vieilles ruines.
Il secoua doucement la tête.
— Oubliez cette idée.
Un silence pesa sur l'assemblée.
— Nous allons pénétrer dans un lieu occupé.
Nous ignorons par qui.
Nous ignorons leurs effectifs.
Nous ignorons leurs intentions.
Il marqua une courte pause.
— Ce sont ces inconnues qui rendent cette mission dangereuse.
Personne ne répondit.
Les regards étaient désormais graves.
Gareth leva alors le bras.
— En route !
Les lourdes portes de la Guilde s'ouvrirent lentement.
Les chariots s'ébranlèrent.
Les chevaux commencèrent à avancer.
Un à un, les aventuriers quittèrent la cour.
Le soleil venait à peine de dépasser les collines lorsqu'ils franchirent les portes du village d'Aster.
Vaelor jeta un dernier regard derrière lui.
Au loin, il aperçut Marcus devant sa forge.
Son père ne faisait aucun geste.
Il restait simplement debout, les bras croisés.
Mais leurs regards se croisèrent un bref instant.
Cela suffisait.
Vaelor tourna de nouveau la tête.
Désormais...
Toute son attention était tournée vers la route qui s'étendait devant lui.
Les premières heures de marche se déroulèrent dans un calme presque inhabituel.
Le sentier serpentait entre les collines avant de s'enfoncer progressivement dans une vaste forêt.
Le soleil montait lentement dans le ciel.
Les conversations reprirent peu à peu.
Kael s'approcha de Vaelor.
— Tu crois vraiment qu'on va trouver des soldats là-bas ?
Vaelor réfléchit quelques instants.
— Je n'en sais rien.
Les éclaireurs les ont vus.
Alors quelque chose garde cette forteresse.
Borik haussa les épaules.
— Tant qu'ils ne viennent pas nous chercher, ça me va.
Lyria secoua doucement la tête.
— C'est justement ce qui m'inquiète.
Si quelqu'un monte encore la garde après plusieurs siècles...
C'est qu'il protège forcément quelque chose.
Personne ne trouva quoi répondre.
Même Kael perdit son sourire.
Devant eux...
La forêt devenait de plus en plus dense.
Et, sans qu'ils ne le sachent encore...
Chaque pas les rapprochait d'un secret oublié depuis des siècles.
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