La forêt semblait différente.
Depuis plusieurs heures, l'expédition avançait sous les immenses arbres, mais quelque chose avait changé sans que personne ne puisse réellement l'expliquer.
Le vent soufflait toujours.
Les feuilles continuaient de danser au-dessus de leurs têtes.
Pourtant...
Le silence devenait presque oppressant, comme une présence invisible qui s’était installée entre les arbres et refusait de partir.
Les chants d’oiseaux avaient disparu depuis longtemps déjà, mais ce n’était qu’à cet instant que Vaelor en prenait réellement conscience. L’absence n’était plus un simple détail : elle pesait. Elle s’imposait.
Plus aucun petit animal ne traversait les sous-bois. Pas même un écureuil, pas même une ombre furtive entre les racines. Le sol lui-même semblait déserté.
Même les insectes semblaient avoir déserté les lieux. Aucun bourdonnement, aucune vibration dans l’air, rien qui puisse rappeler la vie ordinaire d’une forêt.
Comme si toute la forêt évitait instinctivement cette région, pensa Vaelor en fronçant légèrement les sourcils. Cette idée, aussi absurde soit-elle, s’imposait de plus en plus à lui.
Il avançait près de Gareth, gardant une posture calme en apparence, mais ses yeux ne cessaient de balayer les alentours. Chaque tronc, chaque buisson, chaque zone d’ombre semblait suspecte.
Sans y penser, il activa sa compétence Pistage.
Une sensation familière se répandit dans son esprit, comme si le monde se simplifiait soudain en lignes, en traces, en intentions laissées derrière soi.
Son regard descendit vers le sol.
Les empreintes étaient nombreuses. Trop nombreuses, même. Comme si des dizaines de passages s’étaient superposés ici au fil du temps.
Mais elles n’avaient rien de naturel.
Vaelor s’agenouilla lentement, sans quitter des yeux ces marques étranges.
Elles étaient toutes identiques.
Même profondeur.
Même espacement.
Même orientation.
Il passa une main au-dessus du sol, sans le toucher d’abord, comme pour confirmer ce qu’il voyait. Puis ses doigts effleurèrent doucement la terre froide et légèrement humide.
Le contact ne fit que renforcer son malaise.
— Quelque chose ne va pas...
murmura-t-il, presque pour lui-même, mais assez fort pour que Gareth l’entende.
Gareth s'arrêta immédiatement.
— Qu'as-tu trouvé ?
Vaelor montra les empreintes.
— Regardez.
Le chef de l'expédition s'agenouilla à son tour.
Pendant plusieurs secondes, il observa le sol.
Puis il fronça les sourcils.
— Elles sont parfaitement régulières...
Vaelor acquiesça.
— Comme si ceux qui marchaient ici faisaient exactement les mêmes pas.
Borik s'approcha.
— Des soldats entraînés ?
Vaelor secoua lentement la tête.
— Même des soldats ne marchent pas avec une telle précision.
Gareth releva lentement les yeux.
Son visage était devenu plus grave.
— Continuons.
Mais restez sur vos gardes.
Le groupe reprit sa progression.
Personne ne parlait désormais.
Les aventuriers regardaient sans cesse autour d'eux.
Chaque craquement de branche faisait instinctivement se tourner plusieurs têtes.
Après près d'une heure de marche supplémentaire...
L'un des éclaireurs surgit entre les arbres.
Il respirait rapidement.
— Chef !
Gareth s'avança.
— Rapport.
— Nous avons trouvé une ancienne tour de guet.
Elle est en ruine.
Mais...
L'homme hésita.
— Des traces récentes l'entourent.
Le chef de l'expédition plissa les yeux.
— Avez-vous aperçu quelqu'un ?
— Non.
Mais quelqu'un est passé par là récemment.
Gareth hocha simplement la tête.
— Bien.
Nous allons ralentir.
Il leva immédiatement le bras, son geste net et autoritaire coupant court à toute hésitation.
— Formation de progression.
Sa voix, bien que basse, portait suffisamment pour être entendue de tous.
Les aventuriers obéirent sans discuter, chacun reprenant instinctivement sa place dans un ordre désormais parfaitement rodé par les heures de marche et les dangers potentiels de la forêt.
Les archers se décalèrent sur les côtés, leurs arcs déjà en main, les regards constamment en mouvement, scrutant les ombres entre les troncs.
Les porteurs de boucliers avancèrent légèrement en avant, formant une ligne protectrice irrégulière mais solide, prêts à encaisser la moindre menace.
Au centre, les soigneurs restèrent regroupés, protégés par les autres, leurs mains déjà posées sur leurs sacs de potions, comme s’ils s’attendaient à devoir intervenir à tout instant.
Le groupe progressait désormais avec une extrême prudence, chaque pas mesuré, chaque bruit analysé, chaque mouvement du vent interprété comme un possible avertissement.
Même les conversations avaient cessé. Seuls subsistaient les froissements d’armures, les craquements de branches et le souffle régulier des marcheurs.
Quelques centaines de mètres plus loin...
La forêt commença lentement à s’éclaircir, comme si la densité oppressante des arbres cédait progressivement la place à un espace plus ouvert.
Les troncs, jusque-là serrés les uns contre les autres, se faisaient plus espacés, laissant filtrer davantage de lumière.
Le terrain, quant à lui, changeait subtilement de nature. La terre devenait plus dure, moins humide, et une pente douce mais constante se dessinait sous leurs pieds.
— Encore un effort...
souffla Gareth, sans même tourner la tête, son regard fixé sur l’horizon invisible au-delà des arbres.
Sa voix trahissait une fatigue contenue, mais aussi une détermination intacte.
Personne ne répondit. Tous économisaient leur souffle.
Ils gravirent lentement la pente, leurs pas devenant plus lourds à mesure que l’inclinaison augmentait. Certains ajustaient leur prise sur leurs armes, d’autres essuyaient brièvement la sueur qui perlait sur leur front.
Puis...
Le premier aventurier arrivé au sommet s'immobilisa.
Complètement.
— Par les dieux...
Sa voix n'était qu'un souffle.
Un à un...
Tous atteignirent le sommet de la colline.
Et tous restèrent figés.
Devant eux...
S'étendait une immense forteresse.
Même les plus anciens aventuriers ouvrirent de grands yeux.
Les murailles étaient gigantesques.
Construites dans une pierre gris sombre qui avait défié les siècles.
La mousse et les lierres recouvraient une partie des remparts, mais l'ensemble demeurait impressionnant.
Un double enceint protégeait le cœur de la forteresse.
D'immenses tours dominaient encore les environs.
Certaines étaient partiellement effondrées.
D'autres semblaient presque intactes.
Malgré les centaines d'années écoulées...
L'ensemble inspirait encore la puissance.
Vaelor resta silencieux.
« C'est bien plus grand que je l'imaginais... »
Même Gareth semblait surpris.
— Une telle construction...
Elle aurait pu abriter plusieurs milliers de soldats...
Lyria observait les murailles avec fascination.
— Comment un endroit pareil a-t-il pu être oublié... ?
Personne ne possédait la réponse.
Puis...
Kael posa soudain une main sur l'épaule de Vaelor.
— Regarde...
Vaelor leva immédiatement les yeux vers les remparts.
Son souffle se coupa.
Une silhouette.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
En quelques instants...
Il en distingua une dizaine.
Des soldats.
Tous portaient une armure métallique ancienne.
Leurs casques dissimulaient entièrement leurs visages.
Leurs longues lances étaient parfaitement droites.
Leurs boucliers reposaient contre leurs jambes.
Ils étaient totalement immobiles.
On aurait dit des statues.
Pas un mouvement.
Pas un geste.
Même leurs capes ne semblaient presque pas bouger malgré le vent.
Borik déglutit difficilement.
— Ce sont...
Des hommes ?
Personne ne répondit.
Vaelor sentit son cœur accélérer.
Il activa discrètement sa compétence.
Analyse.
Une légère lumière bleutée traversa son regard.
Il fixa la sentinelle la plus proche.
Une fenêtre translucide apparut.
Puis...
Elle vacilla.
Comme si le Système hésitait.
Avant de disparaître brutalement.
────────────────────
Analyse impossible.
Cible trop complexe.
────────────────────
Les yeux de Vaelor s’écarquillèrent davantage, comme s’il refusait de croire ce qu’il venait de voir.
Pour la première fois depuis qu’il avait obtenu sa compétence, quelque chose lui échappait totalement.
Sa vision intérieure, celle qui lui permettait d’analyser, de comprendre, de décomposer les choses en informations exploitables… venait de se heurter à un mur.
Un mur vide.
Un mur silencieux.
« Trop complexe… »
Ces mots résonnaient encore dans son esprit, comme une sentence incompréhensible.
Il serra légèrement les dents.
— Trop complexe… répéta-t-il à voix basse.
Que voulait dire le Système par là ? Une magie inconnue ? Une structure vivante ? Ou quelque chose qui dépassait simplement les limites de son niveau actuel ?
Il n’eut pas le temps de pousser plus loin sa réflexion.
Un mouvement.
L’une des sentinelles venait de bouger.
Très lentement, presque imperceptiblement, comme si le temps lui-même hésitait à suivre son geste.
Sa tête pivota.
Doucement.
Méthodiquement.
Et s’orienta directement vers leur position.
Un frisson parcourut immédiatement le groupe.
Les aventuriers se figèrent tous en même temps, comme si un ordre silencieux venait d’être donné.
Plus personne n’osa respirer normalement.
Même le vent semblait s’être arrêté.
Vaelor sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine.
Elle nous a vus ?
Les secondes s’étirèrent.
Longues.
Lourdes.
Insupportables.
Puis, sans prévenir, la sentinelle interrompit son mouvement.
Elle resta immobile quelques instants.
Avant de reprendre exactement sa position initiale, avec la même lenteur mécanique.
Comme si rien ne s’était produit.
Comme si leur présence n’avait jamais été détectée.
Un souffle collectif, presque inaudible, traversa l’expédition.
Personne n’osa parler immédiatement.
Puis Gareth leva brusquement la main, coupant net toute tentative de relâchement.
— Personne ne bouge.
Sa voix était basse, contrôlée, mais ferme comme l’acier.
Aucun aventurier ne protesta.
Tous obéirent instantanément, figés dans leurs positions.
Le temps reprit son cours, mais à une vitesse insupportablement lente.
Les minutes passèrent.
Une.
Deux.
Peut-être davantage.
Puis, au loin, un bruit sourd brisa le silence.
Grrrrrr…
Un grondement profond, ancien, comme si la pierre elle-même se réveillait après un long sommeil.
Les immenses portes de la forteresse commencèrent à s’ouvrir.
Le métal grinça.
La pierre protesta.
Un son lourd, presque douloureux, se répandit dans toute la vallée.
Et dans l’ouverture béante, une dizaine de sentinelles apparurent.
Elles sortirent lentement, une par une, comme si leur apparition était réglée par une mécanique invisible.
Leurs pas étaient parfaitement synchronisés.
Ni trop rapides.
Ni trop lents.
Juste… identiques.
Aucune ne tournait la tête.
Aucune ne semblait observer quoi que ce soit autour d’elle.
Elles avançaient comme une seule entité fragmentée en plusieurs corps.
Aucune ne parlait.
Aucun son ne venait d’elles.
Seulement le rythme régulier de leurs pas sur la pierre ancienne.
Elles avançaient avec une précision presque irréelle.
Le groupe entier les observa passer.
Elles descendirent le vieux chemin pavé.
Firent lentement le tour des remparts.
Puis disparurent derrière un bosquet.
Gareth observait attentivement leur progression.
Lorsqu'elles furent suffisamment éloignées, il souffla enfin.
— Elles suivent une patrouille...
Il continua de réfléchir quelques secondes.
Puis son regard se posa sur l'immense porte désormais restée entrouverte.
— Elles ne défendent pas les alentours...
Sa voix devint plus grave.
— Elles défendent l'entrée de cette forteresse.
Le silence retomba.
Tous comprenaient désormais que ces mystérieux gardiens n'étaient pas de simples errants.
Ils accomplissaient une mission.
Et cela depuis... combien de temps ?
Gareth se tourna finalement vers l'ensemble de l'expédition.
— Nous établirons notre camp ici.
Cette nuit, nous observerons leurs déplacements.
Demain...
Nous tenterons d'entrer dans cette forteresse.
Personne ne protesta.
Tous savaient que la véritable expédition...
Ne faisait que commencer.
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