Le système d'ascension

Chapitre 34 — Les portes du passé

Une légère brume recouvrait encore la vallée lorsque Vaelor ouvrit les yeux.

Le campement était silencieux.

Seules quelques braises rougeoyantes témoignaient du feu entretenu pendant la nuit.

Les sentinelles de garde terminaient leur ronde pendant que les premiers aventuriers émergeaient lentement de leurs couvertures.

Vaelor se redressa aussitôt, comme tiré brutalement de ses pensées.

Il avait peu dormi, à peine quelques heures entrecoupées de réveils agités.

Son esprit revenait sans cesse à la vision de la veille, comme une image gravée derrière ses paupières.

Ces soldats immobiles, figés dans une posture trop parfaite pour être naturelle.

Cette forteresse oubliée, massive, silencieuse, presque irréelle.

Et surtout...

Ce message du Système.

Analyse impossible.

Il avait relu cette notification plusieurs fois dans sa tête, espérant y trouver une nuance, une faille, une explication.

Mais rien.

Jamais sa compétence ne lui avait opposé un refus aussi catégorique, comme si quelque chose dépassait totalement ses capacités d’interprétation.

Il inspira lentement, puis se leva en silence avant de s’éloigner légèrement du camp, cherchant un peu d’air frais pour apaiser son esprit.

Du sommet de la colline, la forteresse dominait toujours la vallée, imposante et immobile comme un vestige d’un autre âge.

Les premières lueurs du jour glissaient sur les pierres anciennes, faisant briller les anciennes murailles d’un éclat pâle et froid.

Malgré son âge...

Elle semblait toujours imprenable, comme si le temps lui-même n’avait jamais osé l’effleurer.

— Tu es déjà debout.

La voix brisa le silence matinal.

Vaelor tourna la tête.

Gareth venait de le rejoindre, avançant sans bruit sur l’herbe humide.

Le chef de l'expédition observait lui aussi la forteresse, les bras croisés, le regard dur mais attentif.

— Tu as dormi ? demanda-t-il simplement.

— Un peu, répondit Vaelor après une courte hésitation.

Gareth esquissa un léger sourire, presque fatigué.

— Personne n'a vraiment fermé l'œil cette nuit.

Cette remarque n’appelait pas vraiment de réponse.

Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla, laissant le vent léger remplir le silence entre eux.

Puis Gareth rompit le silence, sans quitter la forteresse des yeux.

— Tes observations d'hier étaient précieuses.

Vaelor releva les yeux vers lui, légèrement surpris.

— Les traces ?

— Oui.

Le chef acquiesça lentement, comme s’il pesait chacun de ses mots.

— Elles confirment ce que nous avons observé pendant toute la nuit.

Il glissa une main dans sa sacoche et en sortit une petite carte grossièrement dessinée, pliée et marquée par de nombreuses annotations.

Plusieurs traits y étaient tracés, formant des boucles régulières autour de la forteresse.

— Les patrouilles suivent toujours exactement le même itinéraire, expliqua-t-il calmement.

Même durée.

Même vitesse.

Même ordre.

Aucune variation, aucune hésitation, comme un mécanisme parfaitement réglé.

Vaelor observa attentivement le croquis, ses yeux suivant les lignes encore et encore.

Effectivement...

Chaque ronde était identique à la précédente.

Comme si les gardiens répétaient éternellement le même parcours.

— Ils ne laissent rien au hasard...

murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur les schémas de patrouille.

Gareth croisa les bras, son regard dur se perdant un instant sur les remparts massifs de la forteresse.

— Ou alors...

répondit-il après un court silence, d’une voix plus basse, presque réfléchie.

Il marqua une pause, comme s’il pesait chaque mot.

— Ils sont incapables d’improviser.

Cette simple phrase sembla alourdir l’air autour d’eux.

Vaelor, qui observait la carte sans vraiment la voir, sentit un frisson lui parcourir l’échine. Ce n’était pas seulement une observation tactique… c’était une faille potentielle dans quelque chose de beaucoup plus vaste.

Cette remarque resta gravée dans son esprit, comme une épine impossible à retirer.

Quelques minutes plus tard...

Toute l'expédition était rassemblée dans une clairière légèrement en contrebas, à l’abri des regards directs de la forteresse.

Le vent soufflait doucement entre les herbes hautes, mais personne ne semblait y prêter attention.

Gareth déroula une nouvelle fois la carte sur une pierre plate, lissant les bords avec soin.

— Nous avons observé leurs déplacements durant toute la nuit.

Sa voix était calme, mais chaque mot portait le poids de l’analyse et de la fatigue accumulée.

Il leva un doigt et désigna une petite porte située sur le flanc est des murailles.

— Cette entrée reste sans surveillance pendant exactement huit minutes à chaque changement de patrouille.

Un léger murmure parcourut le groupe.

Borik, jusque-là silencieux, laissa échapper un petit rire incrédule.

— Huit minutes ?

Il croisa les bras, visiblement amusé par la précision du timing.

— Tu es sûr de toi ? Huit minutes, c’est peu… et beaucoup à la fois.

Gareth ne réagit pas immédiatement. Il releva simplement les yeux vers lui, parfaitement calme.

— Huit minutes suffisent.

répondit-il d’un ton ferme, sans la moindre hésitation.

Il laissa un court silence s’installer, comme pour laisser le poids de sa décision s’ancrer dans les esprits.

Puis il poursuivit, plus méthodique encore.

— Nous allons nous séparer.

L'équipe principale restera ici.

Il désigna brièvement le reste du groupe resté en arrière.

— Si quelque chose tourne mal, elle interviendra immédiatement.

Son regard se fit plus précis, plus tranchant.

Puis il se tourna vers Vaelor et ses compagnons.

— Une seconde équipe m'accompagnera à l'intérieur.

Elle sera composée de :

Vaelor.

Kael.

Lyria.

Borik.

Frère Eamon.

Elena.

Et moi.

Personne ne protesta.

Le choix paraissait logique.

Les autres resteraient en soutien.

— Nous n'engagerons aucun combat inutile, répéta Gareth d'une voix ferme, comme pour graver ces mots dans l'esprit de chacun.

Il balaya le groupe du regard, s'assurant que tous avaient bien compris la gravité de la mission.

— Notre objectif est simple, poursuivit-il plus calmement. Entrer. Observer. Comprendre. Puis ressortir.

Chaque mot était prononcé avec une lenteur calculée, presque militaire, comme s'il voulait réduire la mission à sa plus pure essence pour éviter toute erreur d'interprétation.

Il replia lentement la carte, ses doigts marquant un pli net au centre du parchemin usé.

— En position.

Le ton ne laissait place à aucune discussion.

Quelques minutes plus tard, le groupe s'était mis en mouvement.

Les sept aventuriers descendaient silencieusement la colline, leurs silhouettes se découpant dans la lumière pâle du matin. Le sol encore humide rendait leurs pas plus prudents, presque feutrés, comme si la nature elle-même leur imposait le silence.

Chaque pas était mesuré, réfléchi, contrôlé. Aucun geste inutile ne venait troubler leur progression.

Personne ne parlait.

Même Kael, habituellement prompt à briser la tension par une remarque légère ou un sourire en coin, restait inhabituellement sérieux. Son regard, d’ordinaire vif et joueur, était désormais fixé sur la forteresse, sans la moindre trace d’amusement.

À mesure qu'ils approchaient, la silhouette de la forteresse se révélait dans toute son ampleur.

Elle dominait la vallée avec une présence écrasante, presque oppressante. Plus ils s’en rapprochaient, plus elle semblait grandir, comme si ses proportions défiaient la logique.

Les blocs de pierre étaient gigantesques, taillés avec une précision qui ne correspondait à aucune technique connue. Certaines pierres étaient si massives qu’elles auraient pu écraser un homme sans effort, et pourtant elles s’imbriquaient parfaitement les unes dans les autres, sans le moindre interstice visible.

Vaelor ralentit légèrement en arrivant au pied du mur extérieur.

Il leva la main et la posa contre la surface de la pierre.

Le contact fut immédiat.

Froid.

Profond.

Presque vivant dans son inertie.

La pierre était étrangement lisse malgré les siècles, comme si le temps n’avait eu aucune prise sur elle. Aucune fissure, aucune érosion visible, seulement cette surface parfaite et silencieuse qui semblait absorber la lumière plutôt que la refléter.

Vaelor resta un instant immobile, son regard perdu dans la texture du mur.

— Ce n’est pas normal… murmura-t-il pour lui-même, sans vraiment s’en rendre compte.

Derrière lui, le groupe continuait d’avancer, mais lui restait figé, comme si ce simple contact avait réveillé quelque chose d’ancien dans son esprit.

— Impressionnant… souffla Lyria, presque malgré elle, en observant l’immensité des remparts qui se dressaient devant eux.

Sa voix était à peine un murmure, mais dans le silence pesant qui régnait autour du groupe, elle sembla résonner un peu trop fort.

Gareth réagit immédiatement. Il leva brusquement le poing, un geste net et sans appel.

Tout le monde s’immobilisa sur-le-champ.

Le moindre mouvement aurait pu trahir leur présence.

Même Kael, pourtant habituellement insouciant, retint son souffle en se plaquant davantage contre le pan de mur effondré qui leur servait de couverture.

Au loin, sur le chemin de ronde, deux sentinelles venaient d’apparaître entre les créneaux.

Elles terminaient leur patrouille avec une régularité presque troublante.

Leurs pas résonnaient sur la pierre dans un rythme parfaitement identique, comme s’ils avaient été calculés à l’avance.

Même cadence.

Même posture rigide.

Même manière de tenir leurs armes, légèrement inclinées vers l’avant, sans la moindre variation.

— Elles ne dévient jamais… murmura Vaelor, les yeux plissés.

— C’est comme si elles suivaient un script, ajouta Kael à voix basse, sans quitter la scène des yeux.

Les aventuriers restèrent parfaitement dissimulés derrière les débris du mur effondré. Aucun d’eux n’osait respirer trop fort. Le moindre bruit aurait pu rompre cet équilibre fragile.

Le temps sembla s’étirer.

Une minute passa.

Puis une autre.

Le silence devint presque oppressant, seulement troublé par le frottement régulier des armures des sentinelles.

Enfin, au moment exact où leur trajectoire atteignait son point de rupture habituel, les deux gardiens tournèrent simultanément derrière l’angle des remparts.

Ils disparurent de leur champ de vision avec la même précision mécanique qu’ils avaient montrée depuis le début de leur ronde.

Gareth murmura aussitôt :

— Maintenant.

Tous s'élancèrent.

Ils franchirent rapidement l'espace découvert.

La petite porte de service était entrouverte.

Vaelor sentit son cœur accélérer.

Quelques secondes plus tard...

Ils venaient de franchir les murailles.

Tous s'arrêtèrent instinctivement.

L’intérieur était immense, bien plus vaste que tout ce que Vaelor avait pu imaginer en observant la forteresse de l’extérieur.

Une vaste cour pavée s’étendait devant eux, si large qu’elle aurait pu accueillir une petite armée en formation. Les pierres du sol, usées par le temps et les passages répétés, formaient encore des motifs géométriques à peine visibles, comme les vestiges d’une organisation militaire disparue.

Des rangées de bâtiments militaires bordaient les côtés, parfaitement alignés, comme si l’ordre avait été une loi absolue ici. Certains toits s’étaient effondrés, mais d’autres tenaient encore debout, défiant les siècles avec une rigidité presque inquiétante.

À leur droite...

Une immense forge occupait tout un quartier.

Même à cette distance, Vaelor distinguait plusieurs hauts fourneaux, de gigantesques enclumes et des mécanismes qu'il n'avait encore jamais vus. Certains semblaient conçus pour des armes d’une taille démesurée, d’autres pour des procédés de fabrication trop complexes pour être simplement humains. Une odeur ancienne de métal froid et de suie stagnante semblait encore flotter dans l’air, comme si le lieu refusait d’oublier son passé.

— Cette forge… elle est encore intacte, murmura Lyria, presque malgré elle.

Kael plissa les yeux.

— Intacte ? On dirait qu’elle pourrait se remettre à fonctionner si quelqu’un soufflait sur les braises.

Plus loin...

Une caserne.

Un puits.

Une place d’entraînement.

Tout semblait figé dans le temps, comme si les habitants avaient disparu en laissant derrière eux une vie interrompue en plein mouvement. Les râteliers d’armes étaient encore en place, certains bancs renversés, et des marques au sol suggéraient des exercices répétés des milliers de fois.

Pourtant...

Il n'y avait personne.

Pas un bruit.

Pas un souffle.

Même le vent semblait hésiter à franchir les murs de la forteresse.

Comme si toute la forteresse retenait sa respiration.

Kael brisa le silence, sa voix à peine plus qu’un souffle :

— On dirait une ville abandonnée...

Il tenta un sourire, mais celui-ci manquait de conviction.

Vaelor n'en était pas convaincu.

Son regard parcourait lentement les bâtiments, les ombres, les angles morts. Quelque chose clochait. Trop de perfection dans l’abandon. Trop d’ordre dans le chaos du temps.

Il avait l'étrange impression...

Qu'ils étaient observés.

Par quelque chose.

Ou quelqu'un.

Invisible.

Cette sensation lui serrait la nuque comme une main glacée.

— Vous ne ressentez rien ? demanda-t-il à voix basse.

Lyria se figea légèrement.

— Une présence… oui, répondit-elle après un court silence. Mais je ne sais pas d’où elle vient.

Gareth leva lentement la main.

Son geste était calme, mais ferme, sans place pour l’hésitation.

— Nous avançons.

En silence.

Sa voix ne laissait aucune discussion possible.

Les sept aventuriers s'enfoncèrent prudemment dans les rues pavées de cette forteresse oubliée.

Leurs pas résonnaient faiblement, étouffés par l’étrange densité du lieu, comme si les murs absorbaient les sons.

Vaelor gardait sa main près de son arme, sans la dégainer.

Chaque ombre semblait trop longue.

Chaque recoin, trop profond.

Sans savoir...

Que chaque pas les rapprochait d'un secret vieux de plusieurs siècles.

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