Le silence.
Un silence si dense qu’il semblait presque vivant.
Plus l’équipe avançait au cœur de la forteresse, plus cette absence totale de bruit devenait pesante, comme une pression invisible qui s’accumulait sur leurs épaules.
Les rues étaient désertes, figées dans un temps oublié.
Leurs pas résonnaient doucement sur les pavés anciens, et chaque son semblait se propager trop loin, trop longtemps, avant de mourir entre les façades de pierre.
Gareth marchait en tête sans dire un mot.
Son épée restait dans son fourreau, mais sa main ne s’en éloignait jamais, prête à réagir au moindre danger.
Derrière lui, Elena levait régulièrement les yeux vers les toits, attentive au moindre mouvement.
Kael, lui, scrutait les intersections, les angles morts, les zones où quelque chose pouvait surgir sans prévenir.
Borik occupait naturellement le centre du groupe, massif et rassurant, comme un rempart vivant.
Frère Eamon fermait la marche, ses prières murmurées à peine audibles, comme un fil de protection invisible.
Quant à Vaelor…
Son regard ne cessait de balayer les environs.
Grâce à Pistage, il percevait des détails que les autres ne pouvaient même pas soupçonner.
Des empreintes.
Des marques laissées par des bottes métalliques.
Toujours identiques.
Toujours espacées avec une précision presque mécanique.
Aucune trace de course ou de combat.
Comme si les gardiens de cette cité avaient continué à marcher ici pendant des siècles, sans jamais dévier de leur route.
Vaelor fronça légèrement les sourcils.
— Ce n’est pas normal… murmura-t-il pour lui-même.
Ils dépassèrent une vaste cour d’entraînement.
L’endroit était immense, mais figé dans la ruine.
Des mannequins en bois, autrefois utilisés pour le combat, étaient encore alignés, mais la plupart n’étaient plus que des silhouettes brisées, rongées par le temps.
Des râteliers d’armes rouillés s’appuyaient contre un mur fissuré.
Au centre de la cour, un grand cercle gravé dans la pierre attirait immédiatement l’attention, comme une marque rituelle ou un terrain d’entraînement ancien.
Kael s’arrêta un instant.
— Une arène d’entraînement… ?
Gareth jeta un regard rapide autour de lui, évaluant les lieux sans ralentir.
— Probablement.
Mais on ne s’attarde pas ici. On continue.
Personne ne protesta.
Ils reprirent leur progression.
Quelques rues plus loin, l’atmosphère changea subtilement.
Vaelor ralentit.
Son regard venait de se fixer sur une porte monumentale, plus imposante que toutes les autres.
Elle était entrouverte.
Et surtout… elle n’était pas comme les autres bâtiments.
— Gareth… appela-t-il doucement.
Le chef s’arrêta immédiatement et se retourna.
— Qu’y a-t-il ?
Vaelor désigna la porte sans s’approcher davantage.
— Celle-là est différente.
Les autres bâtiments sont abandonnés depuis longtemps…
Mais celle-ci… elle ne l’est pas.
Gareth plissa les yeux et observa à son tour.
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il hocha lentement la tête.
— Tu as raison.
Les gonds sont moins usés.
Et la poussière au sol est plus fine.
Comme si quelqu’un était passé ici récemment.
Un malaise discret s’installa dans le groupe.
Gareth s’approcha lentement de la porte.
Chaque pas était mesuré.
Il posa une main sur le battant.
Le bois était étonnamment solide, presque intact malgré les années.
— Restez en couverture, souffla-t-il.
Tous se dispersèrent légèrement, armes prêtes, regards tendus.
Gareth poussa la porte avec prudence.
Grnnnn…
Le grincement résonna dans le bâtiment comme un gémissement ancien.
Tous retinrent leur souffle.
Le silence retomba aussitôt.
Aucune réaction.
Aucun mouvement.
Gareth entra le premier.
Les autres suivirent, un par un, avec une extrême prudence.
Ils débouchèrent dans une immense salle.
Et immédiatement, le contraste les frappa.
Des dizaines d’armures anciennes étaient alignées contre les murs, parfaitement rangées malgré le temps.
Certaines étaient debout, intactes.
D’autres gisaient au sol, comme si leurs porteurs s’étaient simplement effondrés en quittant leur poste.
Des lances, des épées, des boucliers étaient disposés avec une rigueur presque militaire.
Tout semblait organisé.
Trop organisé.
— Une armurerie… souffla Borik, la voix basse.
Mais son ton n’était pas admiratif.
Il était inquiet.
Vaelor, lui, avançait lentement entre les rangées.
Ses yeux ne quittaient aucun détail.
Quelque chose clochait.
Il le sentait sans encore pouvoir le nommer.
Puis il comprit.
Il s’arrêta net.
— Gareth…
Le chef se retourna immédiatement.
— Quoi ?
Vaelor désigna les supports d’armes.
— Regarde.
Tous les regards suivirent.
Plusieurs emplacements étaient vides.
Des crochets, des râteliers, des supports… mais sans armes.
Et ce n’était pas quelques pièces.
C’était beaucoup.
Trop.
Un silence lourd s’abattit sur la salle.
Kael déglutit difficilement.
— Elles ne se sont pas volatilisées toutes seules…
Personne ne répondit.
Parce que tout le monde avait compris.
Quelque chose était encore ici.
Quelque chose utilisait cet endroit.
Au même instant…
Clang.
Un bruit métallique résonna derrière eux.
Très léger, presque imperceptible.
Mais dans le silence absolu de la forteresse, ce simple son suffit à figer tout le monde sur place.
Tous se retournèrent d’un seul mouvement, comme mus par un même instinct.
Le couloir était vide.
Aucune présence visible.
Aucun mouvement.
Seulement l’ombre des murs de pierre et la poussière suspendue dans l’air.
Elena plissa les yeux, cherchant un détail, une trace, quelque chose qui aurait pu trahir une présence.
— J’ai rien vu… murmura-t-elle.
Kael, lui, serrait déjà la garde de son arme.
— Mais on a tous entendu.
Gareth ne répondit pas immédiatement. Son regard balayait lentement le couloir, méthodique, froid. Puis il leva brusquement le poing.
— Formation défensive !
Sa voix claqua comme un ordre militaire.
En un instant, le groupe se resserra.
Les aventuriers adoptèrent leurs positions avec une précision presque instinctive. Borik se plaça légèrement en avant, bouclier levé. Elena et Kael couvrirent les flancs. Frère Eamon recula d’un pas, prêt à soutenir. Vaelor, lui, resta légèrement en retrait, les yeux déjà en train de chercher ce que les autres ne pouvaient pas encore voir.
Les armes furent dégainées.
Le métal chanta dans le silence, un son sec, tranchant, presque agressif dans cette atmosphère figée.
Le calme revint.
Mais ce calme n’avait rien de naturel.
Il était lourd.
Tendu.
Faux.
Comme si la forteresse retenait son souffle avec eux.
Puis…
Clang.
Cette fois, le son venait de l’étage.
Tous levèrent instinctivement la tête.
Un pas.
Puis un autre.
Lent.
Méthodique.
Inexorable.
Chaque impact résonnait dans la structure entière, comme si la pierre elle-même amplifiait la présence de ce qui approchait.
Clang…
Clang…
Clang…
Vaelor sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Ce n’était pas seulement un bruit.
C’était un rythme.
Une cadence parfaitement régulière, presque artificielle, comme celle d’un mécanisme qui n’aurait jamais cessé de fonctionner.
Ces pas… n’avaient rien d’humain.
Il serra légèrement les dents, son regard se durcissant.
— Ce n’est pas un simple garde… souffla-t-il, plus pour lui-même que pour les autres.
Derrière lui, Kael déglutit.
— Alors qu’est-ce que c’est… exactement ?
Ils étaient identiques à ceux qu’il avait suivis dans les rues.
Parfaitement réguliers.
Parfaitement synchronisés.
Comme une routine gravée dans le temps.
Soudain…
Une silhouette apparut en haut de l’escalier.
Une armure complète.
Massive.
Parfaitement fermée.
Un casque sans visage.
Une lance longue dans la main droite.
Un bouclier lourd dans la gauche.
Elle ne bougeait pas.
Elle observait.
Ou du moins… elle semblait les observer.
Vaelor réagit immédiatement.
— Analyse !
Une fenêtre bleutée apparut devant lui.
Mais cette fois, quelque chose changea.
Quelques lignes réussirent à s’afficher.
────────────────────
???
Type : Inconnu
Niveau : ???
État : Veille
Analyse incomplète.
────────────────────
La fenêtre trembla légèrement.
Puis disparut.
Vaelor serra les dents.
— J’ai un peu plus d’informations… mais ce n’est toujours pas suffisant…
Au même instant…
Deux points lumineux s’allumèrent sous le casque de la sentinelle.
Deux yeux d’un bleu intense.
Froids.
Inhumains.
Un frisson parcourut tout le groupe.
La lance pivota lentement vers eux.
Puis une voix résonna.
Grave.
Métallique.
Dénuée de toute émotion.
— Intrusion détectée.
Silence.
Un silence encore plus lourd que le précédent.
Puis :
— Identification impossible.
Les yeux brillèrent davantage.
— Activation du protocole de défense.
Et à cet instant…
Un grondement parcourut toute la forteresse.
Au loin, dans les rues, des dizaines… puis des centaines de bruits métalliques commencèrent à répondre.
Clang…
Clang…
Clang…
Ils se multipliaient.
Ils se rapprochaient.
Gareth comprit immédiatement.
Son visage se durcit.
Puis pâlit légèrement.
— On a réveillé toute la garnison…
Il dégaina son épée d’un mouvement sec.
Le métal brilla dans la lumière froide de la salle.
— Préparez-vous !
Son regard se durcit.
Le premier véritable combat…
Allait commencer.
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