Le silence retomba sur l'armurerie.
Il était presque irréel.
Quelques instants plus tôt, le fracas du métal résonnait encore dans tout le bâtiment.
À présent...
Il ne restait plus que les respirations lourdes et irrégulières des aventuriers, mêlées au silence pesant de l’armurerie.
Borik était affalé contre un pilier de pierre, le dos complètement trempé de sueur. Son énorme bouclier gisait à côté de lui, comme abandonné après un combat trop violent. Sa respiration était sifflante, et chaque inspiration semblait lui coûter un effort.
Une profonde entaille traversait son armure de cuir, laissant apparaître une blessure violacée sur ses côtes.
Il grimaça, serrant les dents, puis porta une main tremblante contre son flanc.
— Je crois… souffla-t-il difficilement, qu’elle m’a cassé quelque chose…
Frère Eamon réagit immédiatement. Sans perdre une seconde, il s’agenouilla près de lui, son visage habituellement calme marqué par l’inquiétude.
Une douce lumière dorée commença à émaner de ses mains, illuminant faiblement les pierres sombres du sol.
— Ne bouge surtout pas, ordonna-t-il d’une voix ferme mais rassurante.
Le prêtre posa lentement ses paumes sur la blessure de Borik. Dès le contact, une chaleur apaisante se diffusa dans le corps du guerrier. La magie de soin s’infiltra progressivement dans ses chairs meurtries, refermant peu à peu les dégâts internes.
Borik ferma les yeux, laissant échapper un long soupir de soulagement.
— Ah… ça va déjà mieux… beaucoup mieux même…
Un peu plus loin, Elena était agenouillée au milieu des débris. Elle récupérait avec soin les rares flèches encore utilisables, les inspectant une à une. La plupart étaient tordues, certaines complètement brisées, inutilisables.
Elle serra légèrement les dents, visiblement frustrée.
— Elles ont arrêté mes flèches… murmura-t-elle, comme si elle revivait la scène. Comme si elles avaient frappé un mur de pierre.
Elle releva les yeux vers les restes des Sentinelles, encore fumants.
— Ce n’était pas normal… rien de ça n’était normal…
Kael, de son côté, s’était approché de l’une des lances laissées par les gardiens. Il la saisit à deux mains et tenta de la soulever.
Ses bras tremblèrent immédiatement.
— Elle est lourde… souffla-t-il en serrant les dents. Très lourde…
Il força encore un peu, mais dut rapidement la reposer, essoufflé.
Même Gareth, pourtant habitué aux armes lourdes et aux équipements militaires, semblait surpris. Son regard s’attarda un instant sur l’arme, comme s’il essayait d’en comprendre la nature.
Le chef de l’expédition s’éloigna ensuite du groupe sans un mot. Il s’approcha lentement du premier gardien détruit, encore allongé sur le sol comme une carcasse vide.
Il s’agenouilla devant lui avec une lenteur calculée.
Son regard parcourut méthodiquement chaque partie de l’armure : les articulations parfaitement conçues, les plaques métalliques imbriquées avec une précision presque irréelle, et les gravures anciennes qui couvraient chaque surface.
Il ne disait rien. Il observait.
Puis, après un long silence, il posa une main ferme sur le casque.
— Écartez-vous, dit-il simplement.
Sa voix était calme, mais ne laissait aucune place à la discussion.
Personne ne protesta. Personne n’osa même poser une question. Tous reculèrent légèrement, observant la scène avec une tension palpable.
Gareth inspira lentement, puis tira sur le casque.
Le métal résista d’abord, comme s’il était encore fixé par une force invisible.
Quelques secondes passèrent.
Puis…
Clang…
Un bruit sec résonna dans toute l’armurerie.
Le casque se détacha enfin dans un grincement métallique sec.
Le bruit résonna dans toute l’armurerie comme un coup de tonnerre étouffé.
Tous retinrent leur souffle, incapables de détourner le regard.
Un silence lourd s’installa, presque oppressant.
Sous le casque...
Il n’y avait rien.
Pas de visage.
Pas d’yeux.
Pas de peau.
Pas d’os.
Pas même la moindre trace de chair ou de sang.
Seulement une structure métallique complexe, froide et parfaitement assemblée.
Des dizaines de plaques s’emboîtaient les unes dans les autres avec une précision presque inhumaine, comme si chaque pièce avait été pensée pour ne jamais faillir.
Au centre du mécanisme, là où aurait dû se trouver un cœur ou un esprit...
Une pierre bleu clair, grosse comme un poing, brillait faiblement.
Sa lumière pulsait lentement, comme une respiration artificielle.
Autour d’elle, des centaines de fines lignes gravées parcouraient toute la structure intérieure.
Elles s’étendaient dans toutes les directions, reliant chaque articulation, chaque plaque, chaque engrenage.
On aurait dit des veines lumineuses, alimentant un corps qui n’en était pas un.
Borik ouvrit de grands yeux, complètement abasourdi.
— Par tous les dieux... qu’est-ce que c’est que cette chose ?
Sa voix tremblait légèrement, chose rare chez lui.
Lyria porta instinctivement une main à sa bouche, reculant d’un pas.
— Ce... ce n’est pas un humain...
Elle secoua la tête, incapable de terminer sa phrase.
— Ce n’est même pas vivant...
Même Frère Eamon, pourtant habitué aux horreurs et aux mystères, resta sans voix.
Ses lèvres bougèrent légèrement, mais aucun son n’en sortit.
Gareth, lui, ne bougeait pas.
Son regard restait fixé sur la pierre bleue, comme s’il essayait d’en percer le secret.
Il s’accroupit lentement, sans quitter le noyau des yeux.
— Une pierre de mana...
murmura-t-il enfin, d’une voix grave.
Il passa une main gantée près de la structure, sans la toucher.
— Non... pas une simple pierre.
Il plissa les yeux.
— Un noyau.
Vaelor s’approcha lentement à son tour.
Ses pas résonnaient faiblement sur le sol métallique.
Il ne réfléchissait plus vraiment.
Son instinct d’archiviste et de mage prenait le dessus.
— Laissez-moi voir ça...
dit-il doucement, presque pour lui-même.
Il s’arrêta à quelques pas de la Sentinelle détruite, observant chaque détail avec une attention extrême.
Ses yeux se posèrent sur la pierre bleue, puis sur les lignes gravées qui la reliaient au reste du corps mécanique.
— Si ça fonctionne vraiment comme un cœur... alors cette chose n’était pas juste un gardien.
Il déglutit.
— C’était un soldat alimenté par une source magique autonome.
Le silence devint encore plus lourd.
Tous comprenaient peu à peu la même chose. Le regard de chacun s’assombrit, comme si une vérité lourde venait de s’imposer sans qu’on puisse la repousser.
Ce qu’ils venaient de détruire n’était pas un simple gardien isolé, ni une menace accidentelle tombée sur leur route.
Le silence qui suivit fut plus lourd que le combat lui-même.
Il activa Analyse.
La fenêtre apparut immédiatement.
Cette fois...
Elle resta stable.
────────────────────
Noyau de mana impérial
État : Énergie faible
Fonction :
Alimentation d'une Sentinelle impériale.
Qualité :
Très élevée.
────────────────────
Les yeux de Vaelor s’écarquillèrent, comme s’il venait de comprendre quelque chose d’inimaginable.
Il recula légèrement d’un pas, fixant la pierre lumineuse au centre du corps mécanique.
— Un noyau de mana…
Sa voix était basse, presque un murmure perdu dans le vacarme encore récent du combat.
Il passa une main sur son visage, essayant d’ordonner ses pensées.
— Donc ce gardien… fonctionnait uniquement grâce à cette pierre.
Il releva les yeux vers la carcasse métallique.
— Ce n’est ni un mort-vivant… ni un golem classique.
Il serra légèrement les dents.
— C’est une création.
Une pause.
— Quelqu’un les a fabriqués.
Le mot semblait lourd à prononcer.
— Et ils continuent d’obéir… même après des siècles.
Un silence étrange s’installa autour de lui, comme si cette révélation pesait sur tout le groupe.
Pendant ce temps, un peu plus loin, Gareth s’était agenouillé près de la cuirasse de la Sentinelle.
Il examinait chaque détail avec une précision méthodique, comme s’il cherchait à reconstituer une histoire oubliée.
Ses doigts effleurèrent les gravures près du plastron.
— Il y a des inscriptions ici…
murmura-t-il.
Il sortit un morceau de tissu et essuya doucement la poussière incrustée dans le métal.
Puis il plissa les yeux et commença à lire lentement, comme s’il déchiffrait une langue presque disparue.
— Troisième Légion…
Il marqua une courte pause.
— Quatrième Cohorte…
Il fronça légèrement les sourcils.
— Sentinelle numéro…
Il s’interrompit brusquement.
Une partie du texte avait été arrachée, comme si le temps lui-même avait voulu effacer son existence.
Kael, qui observait par-dessus son épaule, finit par demander :
— Vous arrivez vraiment à lire ça ?
Gareth ne répondit pas immédiatement. Il passa doucement ses doigts sur les gravures restantes, comme pour en sentir la mémoire.
— Quelques mots seulement, oui.
Il inspira lentement.
— C’est de l’ancien langage impérial.
Il releva les yeux vers le groupe.
— Très peu de gens savent encore le déchiffrer aujourd’hui.
Kael croisa les bras, visiblement impressionné.
— Et qu’est-ce que ça dit exactement ?
Gareth hésita un instant avant de répondre.
— Cela confirme une chose importante.
Il se redressa légèrement.
— Ces soldats… appartenaient réellement à l’ancien Empire.
Un silence lourd tomba immédiatement.
Même le bruit de la forteresse semblait s’être éloigné.
Tous comprenaient peu à peu la portée de ces mots.
Ces créatures n’étaient pas des anomalies récentes.
Elles n’étaient pas apparues par hasard.
Elles étaient là depuis des siècles.
Elena, qui observait les autres carcasses alignées dans l’armurerie, finit par briser le silence.
— Combien peut-il en rester… encore actifs ?
Sa voix était hésitante.
Personne ne répondit.
Le simple fait d’imaginer la réponse suffisait à rendre la question inquiétante.
Très inquiétante.
Vaelor, lui, n’écoutait déjà plus vraiment la conversation.
Son regard était fixé sur la pierre de mana.
Quelque chose le dérangeait.
La lumière à l’intérieur du noyau diminuait lentement, comme si elle s’éteignait de l’intérieur.
— Elle faiblit…
murmura-t-il pour lui-même.
Il s’approcha d’un pas, observant chaque fissure microscopique.
— Comme si le noyau était en train de mourir…
Quelques secondes passèrent.
Puis un craquement sec retentit.
La pierre se fissura brutalement.
Une faible lueur bleutée s’en échappa, vacillante, presque désespérée.
Et puis…
Elle s’effondra.
La lumière disparut complètement.
Le noyau se réduisit en poussière fine, emportant avec lui toute trace d’énergie.
La Sentinelle, autrefois menaçante, devint soudain un simple amas de métal vide.
— Incroyable…
souffla Lyria, incapable de détourner les yeux.
Gareth se releva lentement, son regard redevenant dur.
— Nous savons désormais contre quoi nous nous battons.
Il balaya l’armurerie du regard, comme s’il évaluait chaque danger potentiel.
— Mais nous ignorons encore qui les commande.
À cet instant précis, un grondement sourd traversa le sol.
Tous se figèrent.
Le bruit venait des profondeurs de la forteresse.
Un mécanisme colossal venait de s’éveiller.
Grrrrrrrr…
Des poussières tombèrent du plafond, lentement, comme une pluie silencieuse.
Puis le calme revint.
Mais ce silence n’avait plus rien de rassurant.
Borik resserra instinctivement sa prise sur son marteau.
— Dites-moi que ce n’était pas normal…
Gareth ne répondit pas tout de suite.
Son regard restait fixé vers les couloirs sombres du fond de l’armurerie.
Finalement, il parla d’une voix grave et posée :
— Je crois…
Il marqua une courte pause.
— Que la destruction de ces deux Sentinelles vient d’alerter toute la forteresse.
Personne n’eut le temps de réagir.
La porte de l’armurerie s’ouvrit violemment.
Un éclaireur entra en trombe, haletant, le visage blême.
— Chef !
Gareth se retourna immédiatement.
— Qu’y a-t-il ?
L’homme avala difficilement sa salive, comme s’il avait du mal à croire ce qu’il venait de voir.
— Les patrouilles…
Il reprit son souffle, tremblant.
— Elles ont changé de comportement.
Un silence glacial s’abattit sur le groupe.
— Elles ne suivent plus leurs itinéraires…
Il leva lentement les yeux, terrorisé.
— Elles sont en train…
Il déglutit une dernière fois.
— De nous traquer.
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