Le système d'ascension

Chapitre 38 — La chasse commence

Le silence.

Personne ne parla pendant plusieurs longues secondes.

Les paroles de l'éclaireur semblaient encore suspendues dans l'air.

— Elles sont en train de nous traquer...

Gareth demeura parfaitement immobile.

Son regard resta fixé sur l'homme.

— Tu en es certain ?

L'éclaireur acquiesça aussitôt.

— Oui.

Sa respiration était encore irrégulière.

— Elles ont abandonné leurs itinéraires.

Elles fouillaient les rues avec une méthode presque mécanique, sans précipitation, mais sans hésitation non plus. Chaque patrouille avançait en ligne, balayant les ruelles comme si elles lisaient un livre ouvert, page après page. Elles inspectaient les bâtiments un à un, s’arrêtant parfois devant une porte, une fenêtre, ou une entrée effondrée, comme si quelque chose pouvait s’y cacher.

Comme si elles cherchaient quelque chose.

Ou...

Quelqu’un.

Le silence qui suivit cette pensée sembla s’alourdir encore davantage.

Le visage de Gareth se durcit immédiatement, ses traits se fermant comme une porte qu’on claque.

— Elles nous ont localisés.

Sa voix était basse, mais tranchante. Il n’y avait plus de doute possible dans son ton.

Il se tourna lentement vers l’ensemble du groupe, et son regard balaya chaque aventurier un par un, comme pour s’assurer que tous comprenaient la gravité de la situation.

— À partir de maintenant...

Il marqua une courte pause, laissant ses mots s’enfoncer dans les esprits.

— Plus un bruit inutile.

Puis il insista, plus fermement encore :

— Plus une parole inutile.

Personne ne protesta. Personne n’osa même respirer trop fort.

Tout le monde acquiesça en silence.

Même Kael, habituellement si détendu, avait perdu son sourire habituel. Son visage était devenu sérieux, presque fermé, comme s’il venait de comprendre que ce n’était plus un simple repérage, mais une véritable chasse.

Gareth sortit alors une carte pliée avec précaution. Elle était légèrement froissée, dessinée à la main durant la nuit précédente, avec des annotations rapides et des repères approximatifs. Il la déplia sur une surface stable et la maintint d’une main ferme.

Son doigt se posa sur un point précis.

— Nous sommes ici.

Sa voix était calme, mais chaque mot semblait pesé.

Puis son doigt glissa lentement sur le parchemin, traversant les rues dessinées jusqu’à atteindre le centre de la forteresse.

— Notre objectif reste inchangé.

Il releva légèrement les yeux.

— Comprendre ce que protège cet endroit.

Il marqua une pause, puis ajouta d’un ton plus dur :

— Pas de combats inutiles.

Un silence.

— Seulement si nous n’avons pas le choix.

Borik laissa échapper un profond soupir, presque résigné. Il resserra sa prise sur son arme.

— Après ce qu’on vient de vivre...

Il secoua légèrement la tête.

— Je préfère largement éviter un deuxième combat.

Quelques aventuriers laissèrent échapper un rire bref, nerveux, presque involontaire. Ce n’était pas de l’amusement, mais une manière de relâcher la tension qui leur serrait la poitrine.

Bref.

Le mot resta suspendu un instant dans l’air.

Puis le silence retomba, plus lourd encore qu’avant.

Gareth leva la main.

— En mouvement.

Sans attendre, le groupe se remit en marche, quittant rapidement l’armurerie.

Les rues de la forteresse semblaient toujours aussi désertes. Les bâtiments massifs projetaient de longues ombres sur les pavés fissurés, et le vent s’engouffrait entre les structures comme un souffle ancien.

Pourtant...

Une étrange sensation pesait désormais sur chacun d’eux.

Ce n’était plus seulement du silence.

C’était une présence invisible, diffuse, mais constante.

Ils n’avaient plus l’impression d’explorer une cité abandonnée.

Ils avaient la désagréable impression...

D’être les proies.

Vaelor marchait au milieu du groupe, légèrement en retrait, comme toujours. Sa main ne quittait plus la poignée de sa nouvelle dague, ses doigts serrés avec une tension contenue. Son autre main reposait naturellement sur la garde de son épée, prête à réagir au moindre mouvement suspect.

Son regard, lui, ne cessait de balayer les alentours. Chaque fenêtre, chaque ruelle, chaque ombre semblait désormais potentiellement dangereuse.

Puis...

Il s’arrêta brusquement.

Son corps réagit avant même que sa pensée ne se formule.

Il s’accroupit lentement, sans un mot, ses yeux fixés sur le sol.

Une série d'empreintes traversait les pavés poussiéreux.

Toujours parfaitement régulières.

Il activa instinctivement Pistage.

Son regard suivit lentement les traces.

Puis une deuxième série apparut.

Puis une troisième.

Toutes convergeaient.

Vers leur position.

— Gareth...

Le chef s'approcha immédiatement.

— Qu'as-tu trouvé ?

Vaelor désigna le sol.

— Les patrouilles ne tournent plus au hasard.

Il suivit lentement les traces du doigt.

— Elles communiquent.

Gareth fronça les sourcils.

— Explique.

Vaelor réfléchit quelques secondes.

— Regardez.

Cette patrouille est venue d'ici.

Une autre de cette rue.

Et une troisième de cette direction.

Il releva les yeux.

— Elles réduisent progressivement leur zone de recherche.

Comme des chasseurs qui referment un piège.

Le silence retomba.

Même Gareth semblait impressionné.

— Tu en es sûr ?

Vaelor acquiesça.

— Oui.

Ces traces n'existaient pas quand nous sommes entrés.

Elles sont toutes récentes.

Le chef de l'expédition prit une profonde inspiration.

— Nous changeons d'itinéraire.

Tout de suite.

Le groupe bifurqua immédiatement dans une ruelle plus étroite, presque étouffante entre les bâtiments massifs de la forteresse. Les murs semblaient se refermer sur eux, comme si la cité elle-même voulait les avaler.

Plus ils avançaient, plus l’architecture devenait imposante. Les constructions n’avaient rien de simple ou de fonctionnel : tout était pensé pour impressionner, dominer, écraser le regard.

Partout autour d’eux, des statues impériales se dressaient encore malgré les siècles. Certaines représentaient des guerriers en armure, d’autres des figures plus nobles, drapées dans des manteaux de pierre. Leurs visages, bien que usés par le temps, conservaient une expression sévère, presque vivante.

Des colonnes gigantesques bordaient les avenues principales, et des arches monumentales reliaient les bâtiments entre eux, formant un réseau architectural d’une complexité fascinante. Même à l’abandon, la cité respirait encore la grandeur.

Lyria ralentit légèrement, levant les yeux vers une statue brisée dont le bras tendu pointait vers le ciel.

— Cet Empire devait être incroyablement puissant… murmura-t-elle, presque respectueusement.

Frère Eamon hocha doucement la tête, les mains jointes dans ses manches.

— Seul un peuple extrêmement prospère et organisé aurait pu bâtir une telle cité. Ce n’est pas seulement de la richesse… c’est une volonté de durer éternellement.

Un silence s’installa un instant, comme si chacun mesurait le poids de ces ruines.

Puis…

Un bruit métallique résonna au loin.

Clang…

Sec.

Lourd.

Tout le groupe s’immobilisa instantanément.

Le vent sembla lui-même se taire.

Quelques secondes passèrent sans un mot, sans un souffle.

Puis un second son retentit.

Clang…

Cette fois, le bruit était différent. Plus proche. Et surtout… il ne venait pas de la même direction.

Borik serra immédiatement la poignée de son marteau, ses muscles se tendant sous la tension.

— Ils se rapprochent… grogna-t-il.

Elena ne perdit pas une seconde. Elle grimpa agilement sur un muret effondré, prenant de la hauteur malgré les débris instables. Ses yeux parcoururent rapidement les rues adjacentes, analysant chaque mouvement, chaque ombre.

Elle redescendit presque aussitôt, le visage fermé.

— Trois Sentinelles arrivent par le nord, annonça-t-elle d’une voix rapide.

Gareth ne posa aucune question inutile. Il acquiesça simplement, son regard déjà en train de calculer les options.

— Continuez. Pas d’arrêt.

Le groupe reprit sa course, cette fois plus rapide, plus tendue. Les pas résonnaient sur les pavés comme des battements de cœur précipités.

Quelques centaines de mètres plus loin, Vaelor ralentit brusquement.

Quelque chose clochait.

Au centre d’une grande place pavée, parfaitement circulaire, se trouvait une immense dalle de pierre. Elle était si vaste qu’elle semblait avoir été conçue pour être vue du ciel.

Sa surface était couverte de centaines de lignes gravées, fines et précises, formant un motif complexe.

Vaelor fronça les sourcils.

— Attendez…

Kael, qui marchait juste derrière, tourna la tête avec impatience.

— Quoi encore ?

Mais Vaelor ne répondit pas immédiatement. Il s’était déjà approché de la dalle, s’agenouillant légèrement pour mieux observer.

Il passa lentement la main au-dessus de la surface, sans la toucher, comme s’il craignait de réveiller quelque chose.

Ce n’était pas une simple décoration.

Ce n’était pas un symbole.

C’était une carte.

Il souffla doucement sur la poussière accumulée depuis des siècles. Les particules s’envolèrent, révélant peu à peu les gravures enfouies.

Et soudain, la structure devint claire.

Toute la forteresse était représentée.

Des bâtiments entiers, des rues, des remparts, des tours de guet… tout était là, gravé avec une précision presque obsessionnelle.

Même les quartiers portaient des inscriptions anciennes, partiellement effacées mais encore visibles.

— Gareth… appela Vaelor.

Le chef s’approcha immédiatement, son regard se durcissant en voyant la dalle.

Ses yeux s’écarquillèrent légèrement.

— Une carte impériale…

Le reste du groupe se rapprocha à son tour, formant un cercle autour de la découverte.

Certaines inscriptions étaient encore lisibles malgré le temps.

Vaelor activa discrètement son Analyse.

Un léger frisson parcourut son esprit.

Cette fois, les mots apparurent plus clairement, comme traduits directement dans sa perception.

Forge impériale

Plus loin…

Quartier administratif

Encore plus loin…

Bibliothèque centrale

Puis…

Archives impériales

Et enfin, au centre de tout cela…

Un immense bâtiment circulaire, au cœur même de la forteresse.

Mais son nom était partiellement effacé. Les lettres restantes ne suffisaient pas à le reconstituer.

Gareth observa longuement la carte, silencieux, les bras croisés.

Puis il parla enfin, d’une voix basse mais assurée.

— Voilà pourquoi les Sentinelles protègent cet endroit…

Il posa son doigt sur la zone de la Forge.

— Nous sommes ici.

Son doigt glissa ensuite vers une autre zone.

— La Bibliothèque centrale est trop éloignée pour être notre priorité.

Il resta silencieux quelques secondes, réfléchissant rapidement.

— Nous irons d’abord à la Forge impériale.

Il releva les yeux vers le groupe.

— S’il reste des documents ou des archives techniques, ils pourraient nous expliquer ce que sont réellement ces gardiens… et comment ils fonctionnent.

Personne ne contesta. Tous acquiescèrent, conscients de l’urgence.

Mais à cet instant précis…

Vaelor se figea.

Son regard se releva brusquement, ses pupilles se contractant.

Un frisson glacé lui parcourut l’échine.

Grâce à Pistage, il venait de percevoir quelque chose d’anormal.

De nouvelles empreintes.

Elles apparaissaient partout autour de la place.

Dans chaque rue.

Dans chaque angle mort.

Elles convergeaient toutes vers eux.

Son visage pâlit légèrement.

— Gareth…

Le chef tourna immédiatement la tête.

— Quoi ?

Vaelor inspira profondément, comme pour stabiliser sa voix.

— Nous sommes encerclés.

Le silence tomba instantanément.

Et avant même que quelqu’un puisse réagir…

Le bruit des armures résonna.

Partout.

Simultanément.

Clang…

Clang…

Clang…

Une Sentinelle apparut au bout de la rue nord.

Puis une deuxième.

Une troisième.

Une quatrième.

Et encore d’autres.

Des silhouettes métalliques émergèrent lentement de chaque avenue, avançant avec une précision mécanique terrifiante.

Toujours le même rythme.

Toujours la même coordination.

Comme si la ville entière respirait à travers elles.

Gareth dégaina lentement son épée.

Le métal chanta dans l’air.

Son regard balaya les issues une à une, évaluant en une fraction de seconde la situation.

Puis il souffla, d’une voix grave et glaciale :

— Cette fois…

La chasse a vraiment commencé.

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