La silhouette avait disparu.
Comme si elle ne s'était jamais trouvée là.
Vaelor resta pourtant immobile.
Son regard demeurait fixé sur la mezzanine plongée dans l'obscurité.
Son cœur battait plus vite.
Il n'avait pas rêvé.
Quelqu'un les observait.
Quelqu'un qu'Analyse était incapable d'identifier.
— Vaelor ?
La voix de Gareth le ramena brusquement à la réalité.
— Qu'as-tu vu ?
Le jeune aventurier hésita quelques secondes.
— Quelqu'un.
Tous levèrent immédiatement les yeux vers la galerie supérieure.
Elena banda son arc.
Kael dégaina son épée.
Borik saisit son marteau.
Mais...
La mezzanine était vide.
Seules quelques tentures déchirées oscillaient lentement sous un courant d'air.
Gareth observa les lieux avec attention.
— Tu es sûr ?
Vaelor acquiesça sans hésiter.
— Oui.
Le silence s'installa.
Frère Eamon fronça lentement les sourcils.
Le visage de Gareth se ferma.
— Alors cette personne est probablement bien plus dangereuse que tout ce que nous avons rencontré jusqu'ici.
Il leva la main.
— Nous quittons les Archives.
Tout de suite.
Personne ne protesta.
Ils récupérèrent rapidement les quelques documents qu'ils avaient pu consulter, puis se dirigèrent vers la sortie.
Vaelor était le dernier de la colonne.
Avant de franchir la porte...
Il jeta un dernier regard vers la mezzanine.
Toujours rien.
Pourtant...
Cette sensation persistait.
Ils étaient observés.
À plusieurs centaines de mètres de là, au sommet de la plus haute tour de la forteresse, une silhouette se tenait parfaitement immobile, comme figée dans le temps.
Une immense armure noire recouvrait entièrement son corps, lourde et imposante, bien plus massive encore que celles des Veilleurs que Vaelor et son groupe avaient pu croiser. Chaque plaque semblait forgée pour résister à des siècles de guerre, et pourtant aucune poussière ne s’y accrochait, comme si elle était entretenue par une force invisible.
Une longue cape grise descendait dans son dos et flottait légèrement malgré l’absence de vent, donnant à la scène une impression irréelle, presque surnaturelle.
Dans sa main droite, la silhouette tenait une gigantesque épée plantée dans les pierres du balcon. La lame était si large qu’elle aurait pu fendre un mur en un seul mouvement. Elle ne tremblait pas. Elle ne bougeait pas. Elle attendait.
Son casque ne possédait aucune ouverture visible. Aucun regard humain ne pouvait s’y glisser. Pourtant, à l’intérieur, deux faibles lueurs bleu argenté pulsaient lentement, comme des yeux vivants enfermés dans le métal.
Sous ses pieds, la forteresse entière s’étendait à perte de vue.
Chaque rue.
Chaque tour.
Chaque bâtiment.
Tout était visible depuis ce point dominant, comme si la ville entière appartenait à son champ de vision.
Il observait silencieusement les aventuriers quitter les Archives, leurs mouvements minuscules depuis cette hauteur, mais parfaitement lisibles pour lui.
Puis, après un long silence, quelque chose changea.
Une voix ancienne résonna.
Non pas dans l’air.
Mais directement au cœur de son noyau de mana, comme si la forteresse elle-même parlait à travers lui.
Intrusion confirmée.
Un léger silence suivit, presque respectueux.
Puis la voix reprit, plus froide, plus précise.
Menace évaluée.
La silhouette ne bougea toujours pas. Pourtant, les lueurs dans son casque s’intensifièrent légèrement, comme si une pensée venait de s’éveiller.
Enfin, la dernière information tomba, nette et implacable.
Probabilité de réussite des intrus : 0,02 %.
Un très léger grincement métallique résonna alors, presque imperceptible.
La main de la silhouette se resserra un instant sur la garde de son épée.
Et pour la première fois depuis longtemps, une voix grave, mécanique mais étrangement posée, s’échappa de son casque.
— …Des intrus.
Le mot resta suspendu dans l’air.
La silhouette inclina légèrement la tête, observant toujours la forteresse en contrebas.
— Alors qu’ils avancent, murmura-t-il.
Sa voix était calme, mais chargée d’une autorité écrasante.
La silhouette elle demeura immobile.
Comme une statue.
Puis le silence revint.
Pendant ce temps, l’expédition continuait d’avancer à travers les rues silencieuses de la forteresse.
Ils avaient quitté les Archives sans rencontrer la moindre résistance. Aucun garde, aucune embuscade, aucun signe d’alerte. Et justement, c’était cela qui inquiétait Gareth.
Il ralentit légèrement le pas, les yeux plissés.
— Ils nous laissent circuler… murmura-t-il d’une voix basse, presque méfiante.
Borik, qui marchait juste derrière lui, serra plus fort le manche de son marteau.
— Ça ne me plaît pas, grogna-t-il. Rien ne nous attaque, rien ne nous bloque… c’est trop propre.
Kael tourna la tête de gauche à droite, observant les ruelles désertes, les balcons vides, les fenêtres sombres.
— J’ai l’impression… dit-il lentement, comme s’il hésitait à formuler sa pensée. Qu’ils ne nous laissent pas passer… mais qu’ils nous conduisent quelque part.
Ces mots eurent un effet immédiat. Le groupe entier ralentit presque en même temps, comme si une main invisible venait de les retenir.
Personne n’avait envie de croire à cette idée.
Pourtant, plus ils avançaient, plus le sentiment devenait difficile à ignorer.
Les rues semblaient étrangement dégagées. Trop dégagées. Comme si quelqu’un avait pris soin de retirer tout obstacle sur leur passage, de balayer chaque danger avant même leur arrivée.
Vaelor fronça les sourcils. Il s’écarta légèrement du groupe et activa discrètement son sort.
— Pistage.
Un voile invisible se superposa à sa vision.
Et immédiatement, il comprit.
Des centaines d’empreintes métalliques apparaissaient partout autour d’eux. Des traces lourdes, organisées, précises. Des mouvements coordonnés.
Mais aucune ne traversait leur route.
Aucune ne les bloquait.
Au contraire…
Toutes formaient une immense couronne autour de leur groupe, comme un cercle parfait qui avançait en même temps qu’eux.
Vaelor sentit son estomac se serrer.
Ils n’étaient pas en train de se faufiler dans la forteresse.
Ils étaient escortés.
Sans même s’en rendre compte.
Et surtout… sans aucune possibilité de s’échapper.
Une goutte de sueur glissa lentement le long de sa tempe.
Il inspira profondément, puis s’approcha de Gareth.
— Gareth…
Le chef se tourna immédiatement vers lui.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Vaelor resta silencieux une seconde, observant encore les empreintes invisibles pour les autres.
Puis il parla d’une voix plus grave, plus tendue.
— Nous ne sommes plus en train d’explorer cette forteresse.
Il marqua une courte pause, comme s’il cherchait les mots justes.
— C’est elle… qui nous guide.
Un silence lourd tomba instantanément sur le groupe.
Même le vent sembla s’arrêter.
Ce silence était pire que les combats, pire que les monstres, pire que tout ce qu’ils avaient affronté jusque-là.
Puis…
Un son retentit au loin.
Un cor.
Profond.
Ancien.
Une seule note, mais si puissante qu’elle sembla traverser les murs, les rues, et les fondations mêmes de la forteresse.
BOOOOOOOM…
Les aventuriers s’immobilisèrent tous en même temps.
Leurs regards se levèrent instinctivement vers les remparts.
Et à cet instant…
Des dizaines de lueurs bleues s’allumèrent d’un seul coup dans l’obscurité.
Puis des centaines.
Puis encore davantage.
Les Sentinelles.
Les Veilleurs.
Toutes les unités encore actives venaient de s’éveiller en même temps.
Un ordre venait d’être donné.
Un ordre unique.
Et, quelque part au cœur de la forteresse…
Le Général silencieux venait de se mettre en marche.
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