Le cor s'était tu.
Pourtant...
Son écho semblait encore vibrer dans l'esprit de chacun.
Personne ne parlait.
Les centaines de lueurs bleues aperçues sur les remparts s'étaient progressivement éteintes, replongeant la forteresse dans son silence oppressant.
Seuls les pas prudents de l’expédition résonnaient sur les pavés usés, chaque bruit semblant amplifié par le silence écrasant de la forteresse. Le moindre frottement de botte, le moindre cliquetis d’armure, tout prenait une ampleur presque anormale, comme si les murs eux-mêmes écoutaient.
Gareth avançait en tête, droit, mais tendu. Sa main restait proche de la garde de son arme, sans jamais la saisir complètement. Son regard ne cessait de passer d’une rue à l’autre, scrutant les ombres, les angles morts, les fenêtres béantes des bâtiments abandonnés.
Quelque chose n’allait pas.
Il le sentait depuis plusieurs minutes, comme une pression sourde dans l’air.
Ils n’avaient croisé aucune Sentinelle.
Aucun Veilleur.
Rien.
Pas même un mouvement furtif, pas même une silhouette en retrait.
Cette absence était devenue plus inquiétante que leur présence. Car dans un lieu comme celui-ci, le vide n’était jamais naturel. Il était toujours le signe de quelque chose qui attendait.
Gareth ralentit légèrement, puis parla sans se retourner, d’une voix basse mais ferme :
— Restez groupés.
Un court silence suivit, seulement brisé par leurs pas.
Il ajouta, plus sec cette fois :
— Personne ne s’éloigne.
Aucun commentaire ne fut nécessaire. Tous acquiescèrent silencieusement, resserrant instinctivement leur formation. Même Borik, d’ordinaire plus impulsif, garda le silence, les mâchoires serrées.
Quelques rues plus loin…
Le groupe déboucha sur une vaste place, étonnamment ouverte après les ruelles étroites qu’ils venaient de traverser. L’espace semblait presque irréel après tant de couloirs de pierre.
En son centre se dressait une immense statue de pierre.
Un homme en armure impériale y était représenté, figé dans une posture solennelle. Une main reposait fermement sur la garde de son épée, comme s’il était prêt à la dégainer à tout instant. L’autre était tendue vers l’horizon, geste figé dans un élan de commandement ou de conquête.
Le visage avait été partiellement détruit par le temps, fissuré, effacé par les siècles et les intempéries. Pourtant, malgré les marques de l’usure, la statue dégageait encore une autorité silencieuse. Une présence qui imposait le respect sans avoir besoin de mots.
Lyria s’arrêta un instant, levant les yeux vers le colosse de pierre.
— Ce devait être un grand général… murmura-t-elle, presque pour elle-même.
Frère Eamon s’approcha à son tour, observant la base du monument. Il plissa les yeux en déchiffrant les gravures anciennes, ses doigts effleurant la pierre recouverte de poussière.
— Elles sont trop abîmées… dit-il après quelques secondes. Impossible de lire son nom.
Il recula légèrement, frustré de ne pouvoir en apprendre davantage.
Vaelor, lui, resta en retrait un instant, observant la scène avec attention. Puis, sans un mot, il activa discrètement Analyse.
Une fenêtre translucide apparut devant lui, flottant dans son champ de vision. Les données s’affichèrent brièvement, comme si le système hésitait lui-même à interpréter ce qu’il voyait.
Quelques secondes passèrent.
Puis… l’affichage vacilla légèrement, instable, comme perturbé par quelque chose d’invisible dans l’environnement.
────────────────────
Statue commémorative
État : Endommagée.
Sujet représenté :
Données incomplètes.
────────────────────
Il fronça légèrement les sourcils.
Même le système ne parvenait pas à identifier la statue.
« Étrange... »
Gareth reprit la marche.
Le groupe traversa rapidement la place.
À peine eurent-ils quitté les lieux...
Qu'un bruit métallique retentit derrière eux.
CLANG.
Borik se retourna aussitôt.
La place était vide.
La statue n'avait pas bougé.
Rien.
— Tu as entendu ?
demanda Kael.
Borik acquiesça.
— Oui...
Mais je ne vois rien.
Ils poursuivirent leur route.
Plus ils avançaient...
Plus la forteresse changeait.
Les bâtiments devenaient plus imposants.
Les rues plus larges.
Les décorations plus raffinées.
Ils pénétraient clairement dans le quartier administratif.
De grandes bannières impériales, rongées par le temps, pendaient encore aux façades.
D'immenses colonnes soutenaient les bâtiments.
Des escaliers de marbre reliaient plusieurs terrasses.
Lyria observait chaque détail avec fascination.
— Cet endroit était magnifique...
Avant...
Personne ne répondit.
Même Gareth semblait impressionné.
Puis...
Ils arrivèrent devant une immense porte à double battant.
Plus de dix mètres de hauteur.
Entièrement recouverte de gravures.
Au-dessus...
Une inscription était encore lisible.
Vaelor activa Analyse.
Quelques mots furent traduits.
Salle du Commandement
Son cœur accéléra.
— Gareth...
Le chef leva les yeux.
Vaelor désigna l'inscription.
— Nous sommes arrivés.
Tous restèrent quelques secondes silencieux.
Borik finit par souffler.
— C'est donc ici...
Le centre de la forteresse.
Gareth observa attentivement la porte.
Étrangement...
Elle était entrouverte.
Comme si quelqu'un les attendait.
Kael fronça les sourcils.
— Vous trouvez ça normal ?
Personne ne répondit.
Frère Eamon fit un pas en avant.
— Une porte aussi importante aurait dû être verrouillée.
Elena, elle, observait les fenêtres.
Toujours aucune Sentinelle.
Toujours aucun Veilleur.
Le silence devenait presque irréel.
Gareth inspira profondément.
— Nous entrons.
Mais au moindre problème...
Retraite immédiate.
Il posa les deux mains contre le lourd battant.
Puis poussa.
Grrrrrrrr...
La porte s'ouvrit lentement dans un grincement profond, comme si elle résistait à l’idée même de révéler ce qui se trouvait derrière elle.
Une vaste salle apparut.
Immense.
Circulaire.
Le plafond disparaissait presque dans l'obscurité, noyé dans une pénombre épaisse que même les torches du groupe peinaient à percer.
De gigantesques colonnes de pierre noire soutenaient toute la structure, chacune gravée de symboles anciens à moitié effacés par le temps. Certains semblaient représenter des serments, d’autres des batailles oubliées.
Gareth s’arrêta un instant sur le seuil.
— …C’est donc ici que tout se décidait, murmura-t-il.
Sa voix résonna étrangement fort.
Trop fort.
Comme si la salle elle-même amplifiait chaque son.
Au fond...
Une longue table de pierre occupait le centre.
Massive, taillée dans un seul bloc, elle portait encore les marques de nombreuses réunions passées. Des entailles, des fissures, des traces d’armes peut-être.
Autour d'elle se trouvaient plusieurs sièges monumentaux.
Certains étaient renversés, comme si leurs occupants s’étaient levés dans la précipitation.
D'autres étaient encore parfaitement alignés, figés dans une discipline presque militaire.
— On dirait… qu’ils sont partis en plein conseil, souffla Lyria.
Frère Eamon hocha lentement la tête.
— Ou qu’ils n’ont pas eu le temps de partir.
Un silence lourd suivit ses mots.
Les murs étaient couverts de cartes.
De bannières impériales.
De fresques représentant d'immenses batailles.
Certaines montraient des armées entières affrontant des créatures colossales. D’autres représentaient des forteresses tombant sous des cieux en flammes. L’ensemble donnait l’impression d’un empire en guerre constante, jamais vraiment en paix.
Elena passa une main sur une bannière déchirée.
— Tout ça… c’était organisé ici.
— Un centre de commandement, confirma Gareth. Le cœur de la forteresse.
Le groupe pénétra lentement dans la salle.
Le moindre pas résonnait pendant plusieurs secondes.
Chaque bruit semblait se multiplier, rebondir sur les colonnes, revenir comme un écho déformé.
Comme si le bâtiment refusait d'oublier les voix de ceux qui s'y étaient autrefois réunis.
Kael serra légèrement son arme.
— J’aime pas ça… On est trop exposés.
— Reste concentré, répondit Borik à voix basse. Rien ne bouge… pour l’instant.
Vaelor, lui, ne répondit pas.
Il observait chaque détail.
Chaque fissure.
Chaque symbole.
Chaque trace de mana résiduelle.
Puis...
Son regard s'arrêta sur le sol.
Une immense gravure circulaire occupait le centre de la pièce.
Elle représentait l'ancien Empire.
Ses provinces.
Ses forteresses.
Ses routes militaires.
Des lignes lumineuses, aujourd’hui presque éteintes, reliaient encore certains points comme un réseau nerveux mourant.
Et au milieu...
Cette forteresse.
Représentée plus grande que les autres.
Comme le cœur d'un vaste réseau.
Vaelor s’agenouilla lentement, passant ses doigts au-dessus de la gravure sans la toucher.
— Ce n’est pas qu’une carte… murmura-t-il.
Gareth tourna la tête vers lui.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Vaelor hésita un instant.
— C’est un système. Un réseau de contrôle. Cette forteresse… n’était pas isolée. Elle commandait tout un ensemble de structures.
Frère Eamon fronça les sourcils.
— Tu veux dire que cet endroit… dirigeait l’Empire ?
— Une partie, corrigea Vaelor. Une partie stratégique.
Un silence s’installa.
Lyria recula légèrement.
— Alors pourquoi tout a été abandonné comme ça ?
Personne ne répondit.
Mais tous avaient la même pensée.
Quelque chose avait mis fin à tout cela.
Brutalement.
Et définitivement.
Gareth inspira lentement.
— Restez vigilants. On continue l’exploration.
Mais alors qu’il terminait sa phrase…
Un léger craquement résonna quelque part dans la salle.
Tous se figèrent.
Kael leva immédiatement son arme.
— …Vous avez entendu ?
Le silence retomba.
Plus lourd encore qu’avant.
Et cette fois…
Même les échos semblaient avoir disparu.
Lyria s'approcha.
— Regardez...
Elle désigna plusieurs petits cristaux enchâssés dans la pierre.
La plupart étaient éteints.
Mais quelques-uns diffusaient encore une faible lumière bleutée.
Frère Eamon s'agenouilla.
— Des relais de mana...
Ils servaient probablement à transmettre des informations à travers tout l'Empire.
Vaelor sentit alors une étrange vibration.
Très légère.
Comme un battement.
Il tourna lentement la tête.
Au fond de la salle...
Se dressait un immense trône de pierre noire.
Vide.
Ou du moins...
Il semblait vide.
Vaelor activa instinctivement Analyse.
La fenêtre apparut.
Puis vacilla.
Avant de disparaître immédiatement.
────────────────────
Analyse impossible.
────────────────────
Il sentit immédiatement son sang se glacer.
Quelque chose...
Était là.
Invisible.
Ou parfaitement immobile.
Un poids dans l’air, une présence qui ne se manifestait ni par un mouvement, ni par un son, mais par une simple certitude instinctive : ils n’étaient pas seuls.
Vaelor serra légèrement la garde de son arme sans même s’en rendre compte.
Autour de lui, les autres avaient eux aussi changé d’attitude. L’atmosphère de la salle, déjà lourde, venait de devenir presque étouffante.
À cet instant...
Les deux immenses portes derrière eux se refermèrent brutalement.
BOOOOOOM !
Le choc fit vibrer toute la structure. La poussière tomba des hauteurs du plafond en fines particules lumineuses.
Le bruit résonna dans toute la salle, se répercutant entre les colonnes comme un écho sans fin.
Borik se retourna d'un bond.
— Les portes !
Sa voix, d’ordinaire assurée, trahissait une tension immédiate.
Kael n’attendit pas une seconde de plus. Il fonça vers l’entrée, ses bottes martelant le sol de pierre.
— Reculez ! Laissez-moi essayer !
Il posa ses deux mains contre le battant massif et poussa de toutes ses forces.
Les veines de ses bras se tendirent.
Rien.
Il insista, grognant sous l’effort.
Toujours rien.
Pas le moindre mouvement.
Les portes semblaient avoir fusionné avec la pierre elle-même.
— C’est pas possible… souffla-t-il entre ses dents. Elles sont bloquées de l’intérieur !
Elena s’approcha rapidement, posant une main sur la surface gravée.
— Ce n’est pas un simple verrou… murmura-t-elle. Il y a une barrière magique.
Frère Eamon recula d’un pas, le visage fermé.
— Une salle du commandement scellée de l’intérieur… Ce n’est pas un hasard.
Un silence pesant s’installa.
Puis...
Une voix grave résonna lentement.
Elle semblait provenir de toute la salle.
Impossible d'en identifier l'origine.
Elle n’était ni forte ni faible.
Elle était partout.
— Depuis...
Un frisson parcourut l’échine de Lyria.
— Combien de temps...
Borik serra les dents.
— Montre-toi !
La voix continua, imperturbable.
— Personne...
N'était revenu...
Chaque mot était prononcé avec une lenteur surnaturelle.
Comme si son propriétaire retrouvait peu à peu l'usage de la parole après des siècles de silence.
Kael dégaina complètement son arme, se plaçant dos à dos avec Elena.
— C’est une blague… ? souffla-t-il. Dites-moi que c’est une blague…
— Reste concentré, répondit Elena sèchement. Peu importe ce que c’est, ça nous parle.
Frère Eamon leva légèrement son bâton, murmurant une prière à voix basse.
L’air vibrait.
La salle entière semblait écouter.
Les aventuriers dégainèrent immédiatement leurs armes.
Tous.
Sauf Vaelor.
Son regard restait fixé sur le trône.
Car il venait enfin de le voir.
Une silhouette.
Assise.
Immobile.
Comme si elle avait toujours été là.
Et pourtant… il était certain qu’elle n’y était pas une seconde plus tôt.
Son immense armure noire semblait absorber la lumière, comme si elle avalait les reflets au lieu de les renvoyer.
Aucune trace de mouvement.
Aucune respiration visible.
Juste une présence écrasante.
Deux lueurs bleu argenté s'allumèrent lentement sous son casque.
D’abord faibles.
Puis plus nettes.
Comme des yeux qui s’éveillaient après un long sommeil.
Borik recula instinctivement d’un pas.
— Par tous les dieux…
Kael serra les dents.
— C’est lui… le boss de cet endroit ?
Elena ne répondit pas. Elle n’en était pas certaine elle-même.
Sans que personne ne le décide, tous retinrent leur souffle.
Même Gareth, pourtant vétéran de dizaines de batailles, sentit un instinct ancien lui murmurer une seule chose.
Ne l'affronte pas.
Puis...
Le Général silencieux ouvrit les yeux.
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