Les deux lueurs bleu argenté continuaient de briller sous le casque du Général.
Personne n'osait bouger.
Même Borik, dont le marteau était encore levé, demeurait figé, les muscles tendus comme des cordes prêtes à rompre. Sa respiration était lourde, mais contrôlée, comme s’il craignait que le moindre souffle trop fort ne déclenche une réaction.
Le silence semblait peser sur leurs épaules, dense, presque matériel, comme une chape invisible qui les écrasait lentement.
Vaelor avait déjà affronté des loups.
Des gobelins.
Des Sentinelles.
Des Veilleurs.
Mais jamais...
Jamais il n'avait ressenti une telle pression.
Ce n'était pas de la peur.
Pas exactement.
C'était une sensation beaucoup plus profonde, plus primitive.
Comme si son instinct lui criait de ne surtout pas provoquer l'être qui se trouvait devant lui. Comme si une partie de lui, enfouie au plus profond de son être, reconnaissait une hiérarchie qu’il n’avait jamais apprise.
Personne ne donna d'ordre.
Personne ne parla.
Même Gareth, pourtant habitué à commander et à trancher dans l’urgence, gardait la main légèrement crispée près de la garde de son épée, sans oser la toucher.
Puis...
Le Général se leva.
Le mouvement fut lent.
D'une lenteur presque irréelle, comme si le temps lui-même hésitait à suivre.
Son immense armure grinça légèrement, un son ancien, métallique, chargé d’années de silence.
Clang...
Le simple fait qu'il soit debout changea complètement l'atmosphère de la salle.
L’air sembla se densifier encore davantage.
Il était gigantesque.
Presque une tête de plus que Borik, et pourtant Borik, dans son armure, n’était pas un homme petit.
Sa longue cape glissa lentement derrière lui tandis qu'il descendait la première marche du trône, comme si chaque pas était calculé depuis des siècles.
Un pas.
Clang...
Puis un second.
Clang...
Chaque impact faisait vibrer le sol, et avec lui, les os de ceux qui l’entendaient.
Personne n'attaqua.
Personne n’osa même envisager le mouvement.
Même Gareth demeurait parfaitement immobile, les yeux fixés sur le Général, analysant, pesant, comprenant.
Il comprenait.
Le moindre geste hostile risquait de provoquer une catastrophe.
Pas une simple bataille.
Une annihilation.
Le Général continua d'avancer.
Calmement.
Sans jamais accélérer, sans jamais hésiter.
Comme s’il n’avait aucune raison de se presser.
Arrivé à quelques mètres du groupe, il s'arrêta.
Son regard lumineux parcourut lentement chacun des aventuriers, sans distinction, sans émotion apparente.
Borik.
Kael.
Elena.
Lyria.
Frère Eamon.
Gareth.
Puis...
Il s'arrêta sur Vaelor.
Le jeune homme sentit immédiatement quelque chose.
Un poids invisible se refermer sur lui.
Le Général ne regardait pas simplement son visage.
Il semblait observer bien au-delà, comme si la chair, les os et même la magie n’étaient que des couches superficielles qu’il traversait sans effort.
Comme s'il examinait directement son âme.
Vaelor sentit sa gorge se serrer.
Par réflexe, presque instinctivement, il activa une nouvelle fois Analyse.
Un geste désespéré, plus mental que volontaire.
La réponse fut immédiate.
────────────────────
Analyse impossible.
Cible hors limites d'évaluation.
────────────────────
La fenêtre disparut aussitôt.
Mais cette fois...
Le Général tourna très légèrement la tête.
Comme s'il avait senti cette tentative.
Vaelor sentit un frisson parcourir tout son corps.
« Il... l'a remarqué ? »
Le silence dura encore plusieurs longues secondes.
Puis, enfin...
La voix du Général résonna.
Grave.
Profonde.
Calme.
Chaque mot semblait porter le poids des siècles.
— Pourquoi...
Êtes-vous...
Ici ?
Sa voix résonna comme un marteau frappant la pierre, lente, lourde, implacable. Chaque mot semblait se détacher du suivant avec une précision presque mécanique, comme s’il n’avait pas parlé depuis des siècles.
Personne ne répondit immédiatement.
Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était dense, presque vivant. Il s’insinuait dans les poumons, ralentissait les gestes, pesait sur les épaules comme une armure invisible.
La question était simple.
Mais elle ne demandait pas seulement une réponse.
Elle jugeait.
Elle évaluait.
Elle condamnait déjà, peut-être.
Gareth sentit ce poids plus que les autres. Il serra légèrement la mâchoire, puis fit un pas en avant. Le métal de ses bottes résonna faiblement sur le sol de pierre.
Il prit une inspiration lente.
Puis, dans un geste mesuré, il rengaina son épée.
Le cliquetis du fourreau sembla presque irréel dans ce silence.
Il inclina ensuite la tête, non pas par faiblesse, mais par calcul… et respect.
— Nous ne sommes pas venus pour piller cette forteresse.
Sa voix était ferme, mais contrôlée. Il choisissait chaque mot comme on traverse un champ de mines.
Le Général demeura immobile.
Aucune réaction.
Pas même un frémissement de son armure.
Gareth poursuivit, sentant que s’arrêter maintenant serait une erreur.
— Nous explorons ces ruines parce qu’elles sont réapparues.
Il marqua une courte pause, cherchant à capter une réaction, sans succès.
— Nos villages sont menacés.
Des créatures inconnues apparaissent.
Des choses que nous ne comprenons pas.
Il serra légèrement le poing.
— Nous cherchons des réponses.
Cette fois encore, le silence fut sa seule réponse.
Le Général resta figé, comme une statue forgée dans une époque oubliée.
Puis…
Sa voix reprit.
— Réponses…
Le mot fut prononcé plus lentement encore que les autres.
Comme s’il le goûtait.
Comme s’il en testait la signification.
Un écho invisible sembla parcourir la salle, rebondissant sur les murs gravés de runes anciennes.
Puis il releva légèrement la tête.
— Pourquoi…
Les vivants…
Reviennent-ils…
Après si longtemps ?
Personne ne sut quoi répondre.
Même Frère Eamon semblait incapable de trouver les mots.
Vaelor observa attentivement le Général.
Il ne ressentait aucune haine.
Aucune colère.
Seulement...
Une immense solitude.
Comme si cet être accomplissait la même mission depuis des siècles.
Sans jamais avoir rencontré quelqu'un à qui parler.
Lyria prit timidement la parole.
— Nous ignorions que cet endroit était encore... habité.
Les lueurs sous le casque se tournèrent vers elle.
— Habité...
Le Général resta silencieux quelques instants.
Puis il répondit.
— Cette forteresse...
N'a...
Jamais...
Été abandonnée.
Un frisson parcourut immédiatement le groupe.
Même l’air sembla se refroidir.
Borik resserra instinctivement sa prise sur son marteau.
Kael recula d’un demi-pas sans s’en rendre compte.
Le Général continua, imperturbable.
— Mission.
Protection.
Préservation.
Chaque mot tombait comme un sceau.
Définitif.
Incontestable.
Puis il tourna légèrement la tête vers Gareth.
— Les intrus…
Sont…
Normalement…
Éliminés.
Le mot « éliminés » ne fut pas prononcé avec colère.
Ni menace.
Juste une constatation.
Comme une règle gravée dans la pierre.
Kael blêmit.
Un léger tremblement parcourut ses doigts.
Borik, lui, serra encore plus fort son arme, prêt à réagir, même si son instinct lui hurlait que cela ne servirait à rien.
Pourtant…
Le Général ne bougea pas.
Aucun geste agressif.
Aucune préparation au combat.
Seulement une présence écrasante.
Puis il ajouta, presque comme une exception logique :
— Mais…
Vous…
N’avez…
Rien détruit.
Son regard se déplaça lentement.
Et s’arrêta sur Vaelor.
Le jeune homme sentit immédiatement ce contact.
Ce n’était pas un regard.
C’était une analyse.
Une lecture.
Comme si quelque chose en lui était ouvert sans permission.
— Vous…
Avez…
Observé.
Compris.
Respecté.
Vaelor resta figé.
Son cœur accéléra légèrement.
Le Général avait vu.
Tout.
Chaque pas.
Chaque hésitation.
Chaque combat évité.
Chaque porte refermée sans être forcée.
Chaque décision prudente.
Il savait.
Tout.
Un silence plus lourd encore s’installa.
Puis le Général reprit, sans changer de ton :
— Qui…
Est…
Votre chef ?
Gareth ne laissa pas le silence s’étirer davantage.
Il fit immédiatement un pas en avant.
— C’est moi.
Le Général l’observa.
Longtemps.
Trop longtemps.
Comme s’il comparait cette réponse à quelque chose d’ancien.
Puis…
Il leva lentement son immense main droite.
Le simple mouvement fit vibrer l’air.
Les runes du sol s’illuminèrent instantanément, comme réveillées par un ordre oublié.
Et dans un grondement sourd, la salle entière sembla retenir son souffle.
Toute la salle vibra.
Les relais de mana encastrés dans le sol s'illuminèrent les uns après les autres.
Une immense carte lumineuse de la forteresse apparut au centre de la pièce.
Toutes les galeries.
Tous les bâtiments.
Tous les niveaux souterrains.
Le Général posa lentement un doigt sur une zone située profondément sous la salle du commandement.
Puis sa voix résonna de nouveau.
— Vous...
Cherchez...
Des réponses.
Alors...
Suivez...
Ce chemin.
Le doigt quitta la carte.
Les lignes lumineuses s'effacèrent progressivement.
Le silence revint.
Puis le Général se retourna.
Sans ajouter un mot.
Il remonta lentement les marches du trône.
Et reprit exactement la même position qu'à leur arrivée.
Immobile.
Comme une statue.
Gareth resta plusieurs secondes sans parler.
Personne ne comprenait ce qui venait de se passer.
Ils étaient entrés ici convaincus qu'ils allaient devoir affronter le plus puissant gardien de la forteresse.
À la place...
Le Général venait de leur ouvrir un passage.
Vers un lieu encore plus ancien.
Et, au fond de lui, Vaelor en était persuadé.
Le véritable secret de la forteresse ne se trouvait pas dans cette salle.
Il les attendait...
Sous leurs pieds.
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