Le système d'ascension

Chapitre 47 — Les gardiens du Noyau

Le grondement de la dalle de pierre résonna encore quelques secondes derrière eux.

Puis le silence revint.

Un silence si profond que chacun pouvait entendre sa propre respiration, comme si la forteresse elle-même retenait son souffle avec eux.

Le groupe descendait lentement l'immense escalier ouvert par le Général, leurs pas résonnant sur la pierre froide avec une régularité presque solennelle. Chaque marche franchie semblait les éloigner un peu plus du monde connu, les enfonçant davantage dans les entrailles d’Astrion.

Aucun d'eux ne parlait.

Même Borik, pourtant habituellement prompt à briser le silence, gardait la bouche fermée, les mâchoires serrées. Kael jetait parfois des regards en arrière, comme s’il s’attendait à voir les portes se refermer brutalement derrière eux. Lyria, elle, avançait avec une concentration presque religieuse, ses doigts effleurant parfois l’air comme pour en tester la densité.

Tous avaient parfaitement compris l'importance de la mission qui leur avait été confiée.

Protéger le Noyau de mana.

Ce n'était pas seulement défendre la forteresse.

C'était empêcher la chute d'Astrion tout entière.

Et peut-être même… quelque chose de pire encore.

Les marches semblaient ne jamais finir.

Plus ils descendaient...

Plus l'air devenait froid.

Un froid anormal, qui ne mordait pas seulement la peau mais semblait s’insinuer sous les armures, glissant entre les os comme une présence invisible. Même les torches fixées aux murs brûlaient d’une flamme plus pâle, vacillante, comme si leur propre énergie était étouffée.

Une étrange lueur bleutée parcourait les murs, circulant dans de fines rainures gravées directement dans la pierre, comme un réseau de veines alimentant encore les profondeurs de la forteresse. Par moments, cette lumière pulsait doucement, comme un cœur endormi.

Borik plissa les yeux.

— On dirait que la forteresse est vivante…

Kael lui lança un regard en coin.

— Ou qu’elle est en train de mourir.

Le silence était seulement troublé par leurs pas.

Et par un léger bourdonnement.

Un son grave.

Constant.

Presque vivant.

Ce n’était pas un bruit qu’on entendait avec les oreilles, mais plutôt une vibration ressentie dans la poitrine, dans les dents, jusque dans les os. Comme si quelque chose, très loin en dessous, respirait lentement.

Frère Eamon ralentit soudain.

Il fronça les sourcils, son expression se durcissant.

— Vous le sentez... ?

Gareth tourna légèrement la tête, sans s’arrêter.

— Quoi donc ?

Le prêtre leva lentement une main devant lui, comme pour saisir quelque chose d’invisible dans l’air.

Une faible lumière blanche apparut au creux de sa paume, douce et stable au départ, éclairant brièvement les traits fatigués de son visage.

Mais presque aussitôt...

La magie vacilla.

La lumière se contracta brutalement, comme aspirée, avant de disparaître dans un souffle étouffé.

Frère Eamon resta immobile, surpris, sa main toujours levée.

— Étrange...

Il referma lentement les doigts, comme s’il essayait de comprendre ce qui venait de se produire.

— Je n’ai pas perdu le contrôle du sort…

Il observa sa main quelques secondes, puis releva les yeux vers les murs pulsants.

— Le mana est incroyablement dense ici.

Il inspira profondément, comme si l’air lui-même pesait plus lourd.

— J'ai l'impression que chaque sort demande davantage de contrôle.

Comme si l'énergie ambiante résistait à la mienne.

Lyria hocha lentement la tête.

— Moi aussi...

Je ressens une pression étrange.

Vaelor resta silencieux.

Son regard, lui, ne quittait pas les inscriptions lumineuses qui serpentaient dans la pierre. Il ne percevait pas cette gêne de la même manière que les autres, ni cette pression oppressante sur la magie.

Mais il remarquait autre chose.

Chaque utilisation d'Analyse semblait devenir plus fluide.

Plus rapide.

Comme si cette énergie particulière alimentait directement son étrange pouvoir, lui permettant de voir plus loin, plus clairement, comme si le monde lui-même se dévoilait davantage à lui dans ces profondeurs.

Il ne fit cependant aucun commentaire.

Il se contenta de continuer à avancer, les yeux légèrement plissés, attentif au moindre détail que les autres ne semblaient pas encore percevoir.

Et dans le bourdonnement constant des profondeurs…

Quelque chose, très loin en dessous, semblait avoir commencé à répondre à leur présence.

Après plusieurs minutes de descente...

L'escalier déboucha enfin sur une immense galerie.

L'architecture avait changé.

Les murs étaient parfaitement polis.

Les colonnes étaient décorées de sculptures beaucoup plus raffinées que celles des étages supérieurs.

Des fresques représentaient des mages, des savants et des chevaliers réunis autour d'immenses cristaux de mana.

Borik leva les yeux.

— On dirait...

Le cœur de la forteresse.

Frère Eamon acquiesça.

— Cette partie n'était certainement pas destinée aux soldats ordinaires.

Même les matériaux étaient différents.

Le marbre noir semblait absorber la lumière.

Les plafonds étaient plus hauts.

Et partout...

Des conduits de mana parcouraient les murs comme un immense réseau vivant.

Vaelor avançait en tête avec Gareth.

Son regard balayait continuellement les environs.

Analyse.

Une nouvelle fenêtre apparut.

────────────────────

Piège impérial

État : Actif.

Type : Lames escamotables.

Déclenchement :

Pression supérieure à 30 kg.

────────────────────

— Arrêtez !

Tout le groupe se figea immédiatement.

Vaelor désigna discrètement une dalle située juste devant Gareth.

— Ne posez pas le pied ici.

Borik observa le sol.

— Je ne vois rien.

Vaelor ramassa un petit morceau de pierre.

Puis le lança doucement sur la dalle.

CLAC !

Une demi-seconde plus tard...

Quatre longues lames surgirent violemment des murs, traversant le couloir de part en part.

Le bruit métallique résonna dans toute la galerie.

Puis les lames disparurent aussi rapidement qu'elles étaient apparues.

Kael souffla lentement.

— Sans toi...

On y passait tous.

Gareth posa une main sur l'épaule de Vaelor.

— Continue d'ouvrir la marche.

Personne ne protesta.

Pendant près d'une heure...

Ils progressèrent ainsi.

Vaelor détectait les pièges.

Le groupe les contournait.

Des flèches de mana.

Des fosses dissimulées.

Des dalles explosives.

Chaque piège semblait rappeler une évidence.

Le Noyau n'avait jamais été destiné à être facilement atteint.

Plus loin...

Vaelor s’arrêta brusquement.

Son bras se leva instinctivement, forçant tout le groupe à stopper net derrière lui.

— Attendez.

Sa voix était basse, mais tranchante.

Quelque chose venait de capter son attention.

Il s’accroupit lentement, écartant quelques débris de pierre du bout des doigts.

À moitié enfouie sous les gravats...

Une vieille armure.

Puis une seconde.

Puis plusieurs autres.

Comme si le sol lui-même avait fini par recracher les restes d’un combat oublié.

Le groupe s’approcha lentement, sans un mot.

Même Borik, pourtant habituellement bruyant, restait inhabituellement silencieux.

Les armures portaient encore les couleurs impériales.

Des traces de dorure ternie, des insignes à moitié effacés, des gravures de rang à peine lisibles.

Mais elles étaient entièrement brisées.

Certaines présentaient d’immenses entailles, nettes comme si une lame gigantesque les avait traversées sans résistance.

D’autres semblaient avoir été littéralement arrachées, comme si une force brute avait broyé l’acier entre des mains invisibles.

Lyria porta une main à sa bouche.

— Par les anciens… qu’est-ce qui a pu faire ça ?

Frère Eamon s’agenouilla près de l’une d’elles.

Le métal grinça légèrement sous ses doigts lorsqu’il effleura le plastron.

Il passa doucement sa main sur une profonde marque traversant la cuirasse, comme une cicatrice laissée par quelque chose de bien plus qu’une simple arme.

Son visage se ferma immédiatement.

Ses yeux, habituellement calmes, se durcirent.

— Ce n’est pas l’œuvre des Sentinelles.

Borik fronça les sourcils, s’accroupissant à son tour pour mieux observer les dégâts.

— Comment peux-tu en être certain ? Dans ces profondeurs, tout peut être une Sentinelle.

Le prêtre secoua lentement la tête.

— Non.

Sa voix était ferme.

— Les Sentinelles ne laissent pas ce genre de traces.

Il désigna une autre armure, dont le torse avait été littéralement fendu en deux.

— Les armes impériales étaient parfaitement standardisées. Leur structure, leur magie d’alliage, leurs renforts runiques… tout était conçu pour produire des blessures cohérentes.

Il inspira légèrement, comme s’il pesait ses mots.

— Leurs blessures auraient toutes la même forme. Le même type de rupture. Le même schéma de destruction.

Il se redressa à moitié, puis désigna la cuirasse éventrée devant lui.

— Regardez.

Son doigt trembla légèrement, non pas de peur, mais de compréhension.

— Chaque armure a été détruite d’une manière différente.

Il marqua une pause.

Le silence devint plus lourd encore.

— Comme si elles avaient affronté…

Il hésita une fraction de seconde.

— Plusieurs adversaires.

Un frisson parcourut le groupe.

Kael serra instinctivement la garde de son arme.

— Plusieurs… dans un endroit pareil ?

Elena, perchée un peu plus loin, plissa les yeux.

— Ou un seul qui change de forme.

Personne ne répondit.

Même Borik, pourtant prompt à rejeter les idées trop étranges, ne trouva rien à dire.

Un silence lourd s’installa.

Un silence qui n’avait rien de naturel.

Vaelor contempla les vestiges.

Son regard glissa sur les casques cabossés, les gantelets tordus, les runes impériales brisées comme du verre.

Même les soldats impériaux avaient combattu dans ces profondeurs.

Des soldats entraînés, équipés, renforcés.

Et ils avaient perdu.

Il sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Pas de la peur.

Plutôt une certitude froide.

Ce lieu n’était pas seulement dangereux.

Il était… ancien.

Et ce qui avait tué ces hommes n’était peut-être même plus censé exister.

La galerie déboucha finalement sur une vaste salle circulaire.

Au fond...

Une immense porte d'adamantium noir se dressait devant eux.

Elle dépassait largement les dix mètres de hauteur.

Aucune charnière n'était visible.

Aucun mécanisme.

Aucune poignée.

Seules d'immenses gravures recouvraient toute sa surface.

Lyria leva lentement les yeux.

— C'est...

Magnifique...

Au centre de la porte était inscrit :

Noyau de Mana d'Astrion

Accès réservé au Haut Commandement Impérial

Personne ne parla.

Gareth s'avança lentement.

Il posa sa main contre le métal noir.

Froid.

Parfaitement immobile.

Puis il se tourna vers le groupe.

— Nous n'avons jamais été envoyés ici pour ouvrir cette porte.

Il retira sa main.

— C'est elle...

Qu'on doit empêcher qu'on ouvre.

Tous comprirent immédiatement.

Borik se plaça juste devant la porte.

Son immense marteau reposait déjà sur son épaule.

Elena grimpa silencieusement sur une ancienne corniche dominant toute la salle.

Elle disposait désormais d'une parfaite ligne de tir.

Kael prit position au milieu du couloir.

Lyria et Frère Eamon restèrent légèrement en retrait.

Prêts à intervenir.

Quant à Vaelor...

Il activa simultanément Analyse et Pistage.

Son regard parcourait chaque pierre.

Chaque ombre.

Chaque recoin.

Les minutes passèrent.

Rien.

Absolument rien.

Même Borik finit par souffler.

— Peut-être...

Qu'ils ne viendront jamais.

Kael haussa les épaules.

— Le Général s'est peut-être trompé.

Personne n'y croyait vraiment.

Puis...

Quelque chose apparut devant les yeux de Vaelor.

Des empreintes.

Des dizaines.

Toutes récentes.

Très récentes.

Elles remontaient le couloir.

Et se dirigeaient droit vers eux.

Son visage pâlit.

— Ils arrivent...

Le groupe entier se figea.

Même Borik cessa de respirer pendant une seconde.

Le silence des profondeurs semblait s'être épaissi.

Puis...

Au bout du long couloir de pierre...

Une faible lueur rouge apparut.

Une seule.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Elles avançaient lentement.

Régulièrement.

Comme si rien ne pouvait arrêter leur progression.

Le bruit de leurs pas résonna dans tout le corridor.

Clang...

Clang...

Clang...

Des silhouettes commencèrent alors à émerger de l'obscurité.

Une.

Puis deux.

Puis cinq.

Puis davantage.

Leur nombre était encore impossible à distinguer.

Leurs visages demeuraient cachés par les ténèbres.

Seules leurs silhouettes se découpaient lentement dans la lumière rouge qui les accompagnait.

Personne ne parla.

Personne ne bougea.

Vaelor serra instinctivement la poignée de son épée.

Et, pour la première fois...

Les véritables ennemis d'Astrion venaient d'atteindre la porte du Noyau.

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