Le système d'ascension

Chapitre 5 — Le foyer des Asteran

La forêt s'éclaircissait peu à peu.

Les immenses arbres qui formaient jusqu'alors une voûte presque impénétrable laissèrent progressivement place à une végétation moins dense. Les rayons du soleil baignaient désormais le sentier d'une lumière dorée, annonçant la fin de l'après-midi.

Vaelor ralentit instinctivement le pas, comme si son corps hésitait à franchir la dernière distance qui le séparait encore de ce lieu.

Au détour d'une légère montée, il aperçut enfin ce qu'il cherchait. Le paysage s’ouvrit brusquement devant lui, dévoilant une vallée paisible baignée par la lumière dorée de la fin de journée.

Au loin, entouré de champs de blé ondulant sous le vent et de quelques vergers aux arbres chargés de fruits, se dressait un petit village ceinturé par une simple palissade de bois. Rien de grandiose, rien d’imposant, mais une présence chaleureuse, presque rassurante, comme un refuge posé au milieu de la nature.

Le village d'Aster.

Son cœur se serra violemment dans sa poitrine, sans qu’il puisse en comprendre immédiatement la raison.

Ce n'était pas son village.

Et pourtant...

Une sensation étrange l’envahit, mêlée de vertige et de familiarité. Les souvenirs du véritable Vaelor remontaient avec une telle précision qu'il avait l'impression d'y être déjà revenu des centaines de fois, comme si chaque recoin de ce lieu avait été gravé en lui bien avant ce jour.

Chaque maison lui semblait familière, avec ses toits de tuiles rouges et ses murs de pierre blanchie par le temps.

Chaque chemin, tracé entre les habitations, lui apparaissait comme une évidence, comme s’il avait déjà foulé ces sentiers des milliers de fois.

Chaque arbre, chaque haie, chaque pierre posée au bord des routes semblait porter une histoire qu’il connaissait sans pouvoir la nommer.

Il pouvait presque entendre les enfants courir sur la place centrale, leur rire résonnant entre les bâtiments. Il imaginait les forgerons frapper leurs enclumes avec régularité, le métal vibrant sous les coups puissants, et les marchands interpeller les habitants les jours de marché, leurs voix se mêlant dans un brouhaha vivant et familier.

Tout cela lui paraissait à la fois étranger et profondément intime, comme un rêve dont on ne se souvient qu’à moitié mais qui laisse une empreinte indélébile dans le cœur.

« Alors... c'est ici que je vais vivre désormais... »

Il resta quelque instant immobile, contemplant le paysage.

Puis il reprit sa marche.

Plus il approchait, plus les détails devenaient nets.

Des paysans terminaient de rentrer leurs charrettes.

Des femmes ramassaient le linge mis à sécher dans la journée.

Une odeur de pain chaud flottait dans l'air.

Une fumée légère s'élevait des cheminées.

Ce spectacle si paisible contrastait violemment avec la forêt derrière lui.

Quelques minutes plus tard, Vaelor franchit la vieille porte du village.

Le garde leva les yeux en l'apercevant.

C'était un homme robuste d'une cinquantaine d'années, à la barbe poivre et sel soigneusement taillée.

Pendant une seconde, son visage demeura figé.

Puis ses yeux s'écarquillèrent.

— Par les dieux...

Vaelor ?

Le jeune homme s'arrêta.

Les souvenirs du corps lui soufflèrent immédiatement son nom.

Hector.

L'ancien chef de la milice du village.

— Bonjour, monsieur Hector.

Le vieil homme descendit précipitamment de son tabouret.

— Tu... tu es vivant ?

On disait que votre groupe avait disparu dans la forêt !

Plusieurs chasseurs sont revenus sans trouver la moindre trace de vous !

Vaelor baissa légèrement les yeux.

— Je... suis le seul à être revenu.

Le silence retomba.

Hector comprit immédiatement.

Son visage s'assombrit.

— Je vois...

Il posa une main lourde sur l'épaule du jeune homme.

— Tu peux être fier d'être rentré vivant.

Ne te reproche pas ce qui est arrivé.

Vaelor ne répondit pas.

S'il avait réellement été le seul survivant du combat, ces paroles l'auraient peut-être réconforté.

Mais la vérité était tout autre.

Celui qui revenait aujourd'hui n'était plus le Vaelor qui avait quitté le village quelques jours auparavant.

Hector inspira profondément.

— Va vite voir tes parents.

Depuis hier, ils n'ont presque pas quitté la maison.

Ton père voulait partir te chercher lui-même.

Il a fallu retenir ce vieux fou.

Un léger sourire apparut malgré lui sur les lèvres de Vaelor.

« Ça lui ressemble... »

Sans perdre davantage de temps, il traversa le village d’un pas rapide mais lourd, comme si chaque mètre parcouru rapprochait à la fois de la vérité et d’un poids qu’il n’était pas encore prêt à porter.

Les habitants qui le croisaient s’arrêtaient tous pour le regarder, interrompant leurs activités en plein geste. Certains restaient figés, les yeux écarquillés, comme s’ils doutaient de ce qu’ils voyaient réellement. D’autres, plus proches de lui ou ayant reconnu ses traits, esquissaient un sourire soulagé, presque incrédule, avant de le saluer d’un signe de tête ou d’une main hésitante.

Mais tous n’avaient pas la même réaction.

Derrière les regards rassurés, il y avait aussi de l’inquiétude.

D’autres chuchotaient entre eux, se rapprochant pour échanger des mots à voix basse, comme si prononcer trop fort ce qu’ils pensaient pouvait rendre la situation plus réelle encore. Les conversations s’éteignaient à son passage, puis reprenaient aussitôt dans son dos, formant un murmure continu qui l’accompagnait tout au long de la rue.

La nouvelle de son retour se propageait déjà de rue en rue, plus vite que ses propres pas ne pouvaient avancer.

« Vaelor est revenu... »

« Il est vivant ! »

« Les autres sont avec lui ? »

Cette dernière question revenait avec insistance, portée par plusieurs voix différentes, comme une inquiétude collective que personne n’osait formuler directement devant lui.

À chaque fois, il ne répondait que par un lent mouvement de tête.

Ni oui, ni non.

Juste ce geste simple, lourd de sens, qui suffisait à faire comprendre l’essentiel.

Le silence qui suivait était toujours le même.

Un silence épais, presque douloureux, dans lequel chacun comprenait sans qu’aucune explication supplémentaire ne soit nécessaire. Les regards se baissaient, les sourires disparaissaient, et même les enfants semblaient instinctivement se taire.

Au bout de quelques minutes, il arriva devant une maison modeste construite en pierre et en bois.

Adossée à celle-ci se trouvait une petite forge.

Le foyer était éteint.

L'enclume reposait dans un coin.

Les marteaux étaient parfaitement rangés.

Ce simple détail surprit Vaelor.

D'après les souvenirs du jeune homme, la forge ne restait jamais silencieuse en pleine journée.

Son père ne cessait de travailler.

Jamais.

Il poussa lentement le portillon.

Le grincement du bois résonna dans la cour.

À peine eut-il fait quelques pas que la porte de la maison s'ouvrit brusquement.

Une femme surgit de la maison avec une précipitation qui trahissait immédiatement l’inquiétude qu’elle retenait depuis des heures, peut-être même depuis des jours. La porte s’ouvrit brusquement derrière elle, claquant légèrement contre le mur, comme si elle n’avait même pas pris le temps de la refermer correctement.

Ses cheveux bruns, habituellement soigneusement coiffés, étaient attachés à la hâte, quelques mèches s’échappant déjà autour de son visage. Son tablier, encore couvert de fines traces de farine, témoignait du travail qu’elle avait interrompu en plein milieu, abandonnant tout sans réfléchir au moindre détail.

Lorsqu’elle leva les yeux et croisa enfin le regard de Vaelor, le temps sembla se figer. Le panier qu’elle tenait entre ses mains glissa lentement de ses doigts engourdis avant de tomber lourdement au sol. Le choc fit rouler plusieurs pommes sur les pavés de la cour, s’éparpillant dans toutes les directions sans qu’elle y prête la moindre attention.

— …Vaelor ?

Sa voix sortit à peine, brisée, tremblante, comme si prononcer ce nom suffisait à raviver une douleur qu’elle avait tenté de contenir trop longtemps.

Elle resta immobile une fraction de seconde, incapable de croire ce qu’elle voyait. Puis elle fit un pas en avant, hésitant, presque irréel. Comme si le simple fait de bouger risquait de faire disparaître cette image devant elle.

Elle avança encore, un deuxième pas cette fois, plus assuré mais toujours empreint de peur, comme si elle craignait que ce ne soit qu’un rêve fragile prêt à s’effondrer au moindre souffle.

Les larmes commencèrent à lui monter aux yeux sans qu’elle puisse les retenir. Elles brouillèrent sa vision, mais elle ne détourna pas le regard, comme si elle avait peur de le perdre à nouveau.

— Vaelor !

Cette fois, sa voix éclata dans l’air, plus forte, plus vive, chargée d’une émotion retenue trop longtemps, comme un cri arraché à des jours entiers d’angoisse et d’attente silencieuse.

Elle se mit soudain à courir, sans même prendre le temps de vérifier si elle rêvait ou non. Ses pas résonnaient sur le sol de la cour, rapides, désordonnés, portés par une émotion trop forte pour être contenue.

Sans réfléchir, elle se jeta contre lui et le serra de toutes ses forces, comme si elle craignait qu’il disparaisse à nouveau au moindre relâchement. Ses bras s’accrochèrent à lui avec une intensité presque désespérée, tremblants mais fermes.

— Tu es vivant...

— Tu es vivant...

— Je croyais que je ne te reverrais jamais...

Je pensais t'avoir perdu pour toujours...

Sa voix se brisa complètement, étranglée par les sanglots qui montaient malgré elle. Les mots ne parvenaient plus à suivre le flot de ses émotions, et seules des respirations saccadées lui échappaient entre deux larmes.

Vaelor resta figé quelques secondes, surpris par la violence de cette étreinte, par la chaleur soudaine d’un lien qu’il ne comprenait pas encore totalement. Son corps hésita, comme s’il cherchait la bonne réaction à adopter.

Puis, presque naturellement, sans qu’il ait réellement à y penser...

Ses bras se refermèrent autour d’elle.

Le geste était instinctif, évident, comme s’il l’avait toujours fait. Il sentit immédiatement son corps trembler contre le sien, secoué par le soulagement, la peur et l’incrédulité mêlés.

Cette femme...

Il ne la connaissait pas.

Et pourtant...

Les souvenirs du véritable Vaelor envahissaient son esprit avec une précision troublante, comme s’ils avaient toujours été là, enfouis sous la surface de sa conscience.

Les repas préparés avec soin, servis dans une atmosphère simple mais chaleureuse.

Les remèdes appliqués lorsqu’il tombait malade, avec des gestes doux et attentifs.

Les encouragements murmurés dans les moments de doute, quand le monde semblait trop lourd à porter.

Les sourires échangés sans raison particulière, juste pour le plaisir d’être ensemble.

Et surtout...

Les inquiétudes silencieuses, celles qu’elle cachait derrière un regard fatigué ou une main un peu trop serrée.

Toutes ces émotions, toutes ces scènes, toutes ces sensations...

étaient désormais les siennes.

Il ferma doucement les yeux, comme pour accueillir pleinement ce flot de souvenirs qui n’étaient pas les siens, mais qui faisaient désormais partie de lui.

— Je suis rentré, maman.

À l'intérieur de la forge, un bruit métallique retentit.

Quelqu'un venait de laisser tomber un marteau.

Une silhouette imposante apparut dans l'encadrement de la porte.

Garren Asteran.

Grand, les épaules larges, les bras marqués par des années passées à manier le marteau, il fixa son fils sans prononcer un mot.

Son visage, habituellement dur et impassible, semblait incapable d'exprimer ce qu'il ressentait.

Pendant plusieurs longues secondes, père et fils restèrent simplement à se regarder, comme si le temps lui-même s’était suspendu autour d’eux. Aucun mot ne semblait capable de franchir l’espace chargé d’émotions qui les séparait encore à peine. Dans le regard de Garren, il y avait quelque chose de dur, presque impassible en apparence, mais derrière cette façade se cachait une tension profonde, une inquiétude retenue trop longtemps. Vaelor, lui, ne savait pas vraiment où poser ses yeux, partagé entre le soulagement d’être rentré et le poids de ce qu’il avait perdu.

Puis Garren s’avança enfin.

Ses pas étaient lourds, mesurés, comme s’il craignait que le moindre mouvement brusque ne fasse disparaître cette scène irréelle. Lorsqu’il arriva à portée de son fils, il leva lentement sa large main calleuse et la posa sur l’épaule de Vaelor. Le contact fut ferme, presque brutal dans sa simplicité, mais il n’y avait aucune violence dans ce geste. Au contraire, c’était une prise d’ancrage, une manière de s’assurer que ce qu’il voyait était bien réel.

Il la serra fermement.

Très fermement.

Ses doigts se crispèrent légèrement, comme s’il refusait de relâcher cette preuve tangible de retour. On aurait dit qu’il avait besoin de sentir la chaleur, la solidité, la présence de son fils pour chasser les doutes accumulés depuis son absence. Pendant un instant, son regard se fit plus sombre, non pas de colère, mais d’émotion contenue.

Sa voix finit par s’élever, grave, presque rauque, comme si elle avait été usée par l’attente et l’inquiétude.

— Bon retour à la maison...

Il marqua une courte pause, comme s’il cherchait ses mots, puis ajouta simplement, avec une sincérité désarmante :

— Fiston.

À ce mot, quelque chose se brisa dans la poitrine de Vaelor. Sa gorge se noua immédiatement, serrée par une émotion qu’il n’avait pas anticipée. Il sentit une chaleur étrange monter en lui, mêlée à une douleur sourde, celle de ne pas être entièrement celui qu’on croyait qu’il était.

Il baissa légèrement les yeux avant de répondre d’une voix basse, presque étouffée :

— Je suis désolé...

Il inspira difficilement, comme si chaque mot pesait trop lourd.

— Je n'ai pas réussi à sauver les autres.

Le silence retomba aussitôt, plus lourd encore qu’auparavant. Les mots venaient d’être lâchés, mais ils restaient suspendus dans l’air, comme une blessure ouverte.

Garren, lui, ne réagit pas immédiatement. Il resta immobile un instant, puis secoua lentement la tête. Ce geste était simple, mais il portait une fermeté tranquille, une certitude inébranlable.

— Non.

Sa voix était plus douce cette fois, mais tout aussi assurée.

— Tu n'as pas à t'excuser.

Il resserra légèrement sa prise sur l’épaule de Vaelor, comme pour appuyer ses paroles.

— Tu es revenu.

Il marqua une pause, laissant le poids de cette phrase s’installer pleinement.

— Et pour moi...

Il inspira profondément, puis termina avec une sincérité brute, sans détour :

— C'est tout ce qui compte, répéta Garren d'une voix plus douce, comme s’il cherchait lui-même à s’en convaincre.

Le silence retomba dans la cour, seulement troublé par le léger souffle du vent et le grincement lointain d’une enseigne mal fixée. Vaelor resta immobile, encore enlacé par sa mère, tandis que la main de son père demeurait posée sur son épaule, lourde et rassurante à la fois.

Pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde, il sentit quelque chose se fissurer en lui. Une tension invisible, constante depuis son réveil dans ce corps inconnu, s’effaça lentement, comme si elle n’avait jamais existé.

Ce n’était pas une illusion. Ce n’était pas un souvenir emprunté.

C’était réel.

Il était rentré chez lui.

Vaelor eut réellement le sentiment d'avoir retrouvé un foyer. Pas un simple lieu, mais une présence, une chaleur, une continuité qu’il n’avait pas connue depuis son arrivée dans ce monde. Les visages autour de lui n’étaient plus seulement ceux d’inconnus liés à un corps étranger : ils étaient devenus des repères, des attaches, des points fixes dans un univers encore instable.

Et sans qu'il ne s'en rende compte, quelque chose changea en lui.

Une pensée, d’abord diffuse, puis de plus en plus claire, s’imposa dans son esprit. Elle ne venait pas d’un souvenir, ni d’un instinct du Vaelor d’origine. C’était autre chose. Une décision née dans le silence, dans la chaleur de cet instant suspendu.

Une nouvelle résolution venait de naître au plus profond de lui.

Cette famille...

Il la protégerait.

Quoi qu'il en coûte.

Même si ce monde devait se révéler plus cruel qu’il ne l’imaginait. Même si les dangers de la forêt ou d’ailleurs venaient un jour frapper à leur porte. Même si son propre passé, ou celui de ce corps, devait un jour le rattraper.

Il ne laisserait plus rien leur arriver.

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