Le système d'ascension

Chapitre 50 — Le Geôlier

Le silence retomba.

Plus un cri.

Plus un choc d'acier.

Même les créatures du Néant cessèrent d'avancer.

Les dizaines de silhouettes noires s'écartèrent lentement du couloir, ouvrant un immense passage jusqu'à la porte du Noyau.

Personne n'osa bouger.

Vaelor sentit immédiatement que quelque chose venait de changer.

Les créatures n'avaient pas abandonné.

Elles attendaient.

Puis...

BOOM...

Un pas.

Lourd.

Profond.

Toute la galerie vibra.

Un grondement sourd, profond, comme si les fondations mêmes de la forteresse venaient de se fissurer, parcourut les murs de pierre noire.

Quelques poussières tombèrent du plafond, d’abord lentement, puis en pluie fine, comme une neige grise.

Personne ne parla.

Personne ne respira vraiment.

Puis un deuxième pas.

BOOM...

Cette fois, le son n’était plus seulement un bruit.

C’était une pression.

Une force invisible qui écrasait la poitrine de tous ceux présents.

Même les Veilleurs postés près de la porte tournèrent lentement la tête vers le couloir, leurs mains se resserrant instinctivement sur leurs armes.

— …Qu’est-ce que c’est que ça… ? souffla l’un d’eux, la voix tremblante.

Le Général silencieux, toujours immobile devant le sceau, leva légèrement les yeux.

Son regard, jusque-là vide et froid, se durcit imperceptiblement.

Pour la première fois…

Il semblait attendre quelqu’un.

Non.

Il semblait reconnaître quelque chose.

Un danger ancien.

Un souvenir qu’on aurait préféré oublier.

Une silhouette immense apparut lentement dans l’obscurité.

Elle ne se précipitait pas.

Elle n’avait aucune raison de se presser.

Chaque pas résonnait comme un coup de bélier frappant directement l’âme de ceux qui l’entendaient.

— Reculez… ordonna Gareth d’une voix basse, presque instinctive.

Mais personne ne bougea.

Lorsqu’elle pénétra enfin dans la lumière des cristaux de mana, tout le groupe retint instinctivement son souffle.

Le temps sembla se figer.

L’être mesurait près de trois mètres.

Son corps semblait entièrement constitué d’une matière noire parcourue de fines fissures rouge sombre, comme si une lave ancienne circulait lentement sous une peau minérale.

Chaque pulsation de ces fissures donnait l’impression que quelque chose vivait encore à l’intérieur… quelque chose d’enfermé… et de furieux.

D’immenses chaînes brisées pendaient encore à ses poignets, à ses épaules et autour de sa taille.

Elles n’étaient pas simplement cassées.

Elles avaient été arrachées.

Violentées.

Certaines traînaient au sol, laissant des marques profondes dans la pierre.

D’autres étaient encore soudées à sa chair, comme si même la mort n’avait pas réussi à les retirer.

Autour de son cou, plusieurs anneaux d’adamantium étaient restés fermement verrouillés.

Ils semblaient avoir résisté au temps.

Au monde.

À tout.

Mais les chaînes qui les reliaient avaient toutes été rompues.

Comme si quelque chose, un jour, avait décidé que même ces entraves n’étaient plus suffisantes.

Son visage…

Deux yeux rouge sombre observaient calmement le couloir.

Comme un prédateur parfaitement certain de sa victoire.

Comme une sentence déjà prononcée.

Vaelor sentit un frisson lui parcourir l'échine.

Un frisson qui n’avait rien à voir avec la peur ordinaire.

C’était plus profond.

Plus instinctif.

Comme si son corps venait de reconnaître un danger que son esprit refusait encore d’accepter.

— …Non… murmura-t-il sans s’en rendre compte.

Il activa instinctivement son Système.

— Analyse.

Pendant une fraction de seconde, une fenêtre apparut.

Puis se brouilla immédiatement.

Les lignes de données tremblèrent, se déformèrent, comme si elles étaient attaquées de l’intérieur.

Un message d’erreur clignota, violent, presque agressif.

Puis tout disparut.

────────────────────

Analyse...

...

Erreur.

Données indisponibles.

Niveau impossible à évaluer.

Classification inconnue.

────────────────────

La fenêtre disparut aussitôt.

Vaelor serra les dents.

Encore.

Toujours la même chose.

C’était devenu presque une habitude… une mauvaise blague du Système.

« Niveau impossible à évaluer. »

« Classification inconnue. »

Comme si tout ce qu’il affrontait depuis son arrivée dans ce monde dépassait systématiquement les limites de ce fichu outil.

Et pourtant, ce n’était plus vraiment une surprise.

Le Geôlier continua d'avancer.

Il ne regardait personne.

Son attention était entièrement tournée vers la gigantesque porte d'adamantium.

Vers le Noyau.

— Il ne nous voit même pas...

murmura Frère Eamon.

Kael serra plus fort la poignée de son épée.

— Non...

Sa voix était basse.

— Pour lui...

Nous n'existons pas.

Une dizaine de mètres seulement séparaient désormais le Geôlier du groupe.

Gareth fit un pas en avant.

— On ne peut pas le laisser approcher davantage.

Borik récupéra difficilement son marteau.

Malgré ses blessures, il se plaça aux côtés de Gareth.

— Cette fois… on le fait reculer.

Sa voix n’était plus celle d’un homme hésitant. C’était un ordre. Une promesse. Ou peut-être un mensonge qu’il s’imposait pour ne pas trembler.

Lyria frappa le sol de la pointe de son bâton.

Un cercle runique s’illumina sous ses pieds.

— Flux stabilisé… murmura-t-elle entre ses dents. Je peux encore tenir un cycle… mais pas plus.

Autour d’elle, l’air se mit à vibrer.

Des filaments de mana bleu pâle s’enroulèrent autour de ses bras, comme des serpents lumineux.

Frère Eamon, le visage pâle, serra les dents.

— Si je relâche la barrière maintenant… on sera tous balayés.

Il planta son sceptre dans le sol.

Une onde dorée se déploya derrière eux, fragile, tremblante, comme une toile prête à se déchirer.

Kael cracha un peu de sang, mais se remit debout en s’appuyant sur son épée.

— On n’a pas le luxe de réfléchir.

Borik, lui, rit faiblement malgré la douleur.

— Parfait… j’aime pas réfléchir.

Tous savaient.

Ils n’avaient pratiquement aucune chance.

Et pourtant…

Personne ne recula.

Le Geôlier s’arrêta enfin.

Son regard balaya lentement le groupe.

Pas comme un ennemi.

Plutôt comme on observe des insectes qui gênent le passage.

Quelques secondes passèrent.

Le silence devint insupportable.

Puis sa voix tomba.

Grave.

Lourde.

Comme si la pierre elle-même parlait.

— Écartez-vous.

Aucune menace dans le ton.

Juste une certitude absolue.

Personne ne répondit.

Même le vent sembla s’éteindre.

Le Geôlier inclina légèrement la tête.

— Dernier avertissement.

Gareth cracha sur le sol, essuya son sang du revers de la main, puis leva son épée.

— Tu n’iras pas plus loin.

Sa voix tremblait légèrement.

Mais il tenait debout.

C’était déjà une victoire.

Un silence.

Puis le Geôlier avança.

Comme si la conversation était terminée.

Gareth ouvrit grand les yeux.

— MAINTENANT !

Il bondit.

Son épée s’abattit avec toute la force de son corps, de son mana, de sa volonté.

Un cri de guerre déchira l’air.

— RAAAAH !

Le Geôlier leva simplement l’avant-bras.

Pas une esquive.

Pas une défense élaborée.

Juste un geste.

CLANG !

Le choc résonna comme une cloche de métal géante.

L’épée de Gareth rebondit violemment, lui arrachant presque les bras.

— Qu…?!

Il n’eut pas le temps de comprendre.

Le Geôlier bougea.

Un seul mouvement.

Un revers.

BOOM !

L’air explosa.

Gareth fut projeté comme une pierre lancée par un catapulte.

Il traversa la moitié du couloir et s’écrasa contre un pilier.

La pierre éclata.

Un nuage de poussière monta.

— GARETH ! hurla Lyria.

Kael ne réfléchit pas.

Il chargea.

Son épée bâtarde décrivit un arc parfait, visant les articulations, les points faibles, les fissures invisibles.

— Je vais te trouver une faille… grogna-t-il.

Le Geôlier tourna légèrement le buste.

Juste assez.

La lame passa.

Sans résistance.

Sans effet.

Kael écarquilla les yeux.

— Impossible…

Le Geôlier l’attrapa.

Une main.

Un seul geste.

Il le souleva comme un enfant.

Kael tenta de frapper, de se débattre, de canaliser du mana dans son bras—

Rien.

Le Geôlier le regarda.

Pour la première fois, quelque chose comme une analyse froide passa dans ses yeux.

Puis il le jeta.

BOOM !

Kael s’écrasa au sol, roulant sur plusieurs mètres avant de s’immobiliser.

— Kael… non… souffla Eamon.

Borik rugit.

Un cri brut, animal.

— ASSEZ !

Il fonça.

Son marteau s’illumina brièvement sous l’effet de sa rune de renforcement.

— ÉCRASE-TOI !

Le marteau s’abattit.

KRAAAANG !

L’impact fit trembler toute la galerie.

Des fissures apparurent dans le sol.

La poussière explosa.

Un instant…

On ne vit plus rien.

Puis le silence.

Borik haletait.

— …Je t’ai eu… hein ?

La poussière retomba.

Le Geôlier était toujours là.

Debout.

Inébranlable.

Le marteau… légèrement enfoncé dans son avant-bras.

Puis il leva les yeux.

Borik déglutit.

— Oh… merde.

Le Geôlier attrapa le manche du marteau.

Et tira.

Borik résista.

Ses muscles gonflèrent, ses veines éclatèrent presque sous l’effort.

— TU… NE… ME… PRENDRAS… PAS… ÇA !

Le Geôlier tira encore.

Un craquement.

Le bois céda.

Le marteau fut arraché.

Borik n’eut même pas le temps de reculer.

BOOM !

Il fut projeté contre la porte du Noyau.

Un son sourd, horrible.

Puis il glissa au sol.

Immobilisé.

Silence.

Vaelor sentit quelque chose se briser en lui.

Pas physiquement.

Mais dans sa certitude.

Dans son plan.

Dans son espoir.

Même avec ses soixante-quinze points répartis…

Même avec son corps renforcé…

Même avec tout ce qu’il avait gagné…

Ce n’était pas un combat.

C’était une exécution.

Le Geôlier reprit sa marche.

Calme.

Implacable.

Il n’était plus qu’à quelques mètres du sceau.

Vaelor serra les poings si fort que ses ongles s’enfoncèrent dans sa peau.

— …

Son regard passa sur ses compagnons.

Gareth.

Kael.

Borik.

Lyria.

Eamon.

Tous à terre.

Tous incapables de se relever immédiatement.

« On n’a même pas réussi à le ralentir… »

Le Geôlier leva lentement la main.

Vers la porte.

Vers le Noyau.

Vers la fin.

Vaelor ferma les yeux une fraction de seconde.

Puis une pensée traversa son esprit.

Une seule.

Et cette pensée… changea tout.

« Il me reste encore une possibilité... »

Son regard se fixa sur une fenêtre invisible que personne d'autre ne pouvait voir.

Le Réservoir d'expérience.

Son ultime recours.

Le dernier privilège que le Système lui autorisait encore.

Avant que le niveau dix ne lui retire définitivement cet avantage.

Vaelor inspira profondément.

Son regard se posa sur le Réservoir d'expérience.

Pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde…

Il allait utiliser toute la puissance que le Système lui avait accordée.

« C'est maintenant... »

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