Le fracas du premier échange résonnait encore dans toute la forteresse.
Les murs vibraient.
Des blocs de pierre se détachaient du plafond, arrachés par les vibrations titanesques qui parcouraient toute la structure comme des vagues invisibles. Chaque impact, chaque choc entre les deux colosses faisait gémir la forteresse entière, comme si elle-même peinait à rester debout face à une force qui la dépassait.
La poussière retombait lentement, épaisse et lourde, formant un voile gris presque opaque qui engloutissait la scène. Elle avalait la lumière des torches, étouffait les contours des murs, et masquait presque entièrement les deux silhouettes gigantesques qui s’affrontaient au cœur du couloir. On ne distinguait plus que des ombres mouvantes, des éclats métalliques, et des traînées de lumière argentée qui fendaient l’air à une vitesse impossible à suivre.
Puis...
Une nouvelle onde de choc balaya le couloir.
BOOOOOM !
Le son n’était pas seulement entendu. Il était ressenti. Dans les os, dans la poitrine, dans les dents.
Borik fut projeté violemment contre la porte du Noyau, son armure grinçant sous l’impact. L’air quitta ses poumons dans un souffle étranglé.
— Ghh...!
Kael, les pieds arrachés du sol, planta instinctivement son épée dans la pierre. La lame crissa, dérapa, puis s’enfonça suffisamment pour le retenir de justesse. Ses bras tremblaient sous la tension, ses muscles hurlant sous la pression.
Lyria, elle, fut forcée de reculer de plusieurs pas avant de se protéger le visage avec son bras, plissant les yeux pour éviter les éclats de poussière et de gravats qui fusaient dans toutes les directions.
Même Frère Eamon, pourtant habitué aux dangers, dut s’agripper au mur de toutes ses forces. Ses doigts blanchirent sous l’effort, ses lèvres murmurant une prière inaudible.
Vaelor, lui, observait.
Mais il ne voyait presque rien.
Il tentait désespérément de suivre leurs mouvements.
En vain.
Le Général disparaissait.
Réapparaissait.
Comme une illusion.
Comme une erreur dans la réalité elle-même.
Son immense lame décrivait des arcs argentés à une vitesse irréelle, laissant derrière elle des traînées lumineuses qui persistaient une fraction de seconde avant de s’évanouir. Chaque mouvement semblait découper l’air lui-même.
Le Geôlier répondait coup pour coup.
Sans hésitation.
Sans retard.
Ses chaînes brisées tournaient autour de lui comme des serpents d’acier vivants, sifflant dans l’air, frappant, bloquant, ripostant avec une précision presque instinctive. Chaque fragment de métal semblait animé d’une volonté propre.
Chaque impact faisait trembler toute la forteresse.
— Je... ne les vois même plus...
murmura Kael, la voix brisée par l’effort et la stupeur.
Personne ne répondit.
Non pas par indifférence, mais parce qu’ils étaient tous figés par la même réalité.
Tous ressentaient exactement la même chose.
Ils n’assistaient pas à un combat.
Ils observaient deux catastrophes naturelles s’affronter.
Le Général repoussa soudain le Geôlier d’un puissant coup horizontal.
Le choc fut si violent qu’une onde de pression balaya le couloir, projetant poussière et débris en arrière comme une explosion invisible.
La créature recula de plusieurs mètres, ses pieds labourant les dalles de pierre, laissant derrière elle deux longues traces profondes comme si le sol avait été griffé par une montagne.
Un mince espoir traversa les aventuriers.
— Il le repousse !
s’exclama Borik, encore haletant, un éclat d’adrénaline dans la voix.
Mais Gareth secoua lentement la tête.
— Regardez bien...
Le Général respirait toujours avec la même régularité.
Aucun geste inutile.
Aucune émotion.
Chaque mouvement semblait calculé, optimisé, réduit à son essence la plus pure.
Le Geôlier...
Lui non plus.
Il ne montrait ni rage, ni douleur, ni fatigue.
Comme si aucun des deux n’utilisait encore toute sa puissance.
Comme si ce n’était qu’un échauffement.
Un nouveau choc secoua les lieux.
Puis un second.
Plus violent encore.
Le duel s’éloigna légèrement de la porte, entraînant avec lui les vibrations qui semblaient vouloir arracher la forteresse de ses fondations.
Pendant quelques instants...
Les aventuriers purent enfin reprendre leur souffle.
Un silence relatif s’installa, brisé seulement par les échos lointains des impacts et le grondement sourd des structures qui continuaient de trembler.
Vaelor baissa instinctivement les yeux vers son Système.
────────────────────
Utilisateur : Vaelor Asteran
Niveau : 24
────────────────────
Puis son regard descendit.
Il s'arrêta sur une simple ligne.
────────────────────
Privilège du novice
Terminé
────────────────────
Son cœur se serra.
Il resta plusieurs secondes immobile.
Les mots semblaient peser plus lourd que tout le reste.
— C'est fini...
souffla-t-il.
Il repensa immédiatement à ce qui venait de se passer.
À son choix.
À cette décision prise quelques instants plus tôt.
« Si j'avais attendu... »
Son esprit calcula presque automatiquement.
S'il avait conservé le Réservoir quelques minutes de plus...
Il aurait encore bénéficié du privilège.
Il aurait pu utiliser une quantité illimitée d'expérience une seconde fois.
Cette possibilité venait de disparaître.
Définitivement.
Il ferma lentement les yeux.
Une pointe d'amertume traversa son esprit.
Puis...
Il revit Borik.
Écrasé contre la porte, le souffle coupé, les côtes probablement brisées, incapable de se relever sans aide.
Kael projeté à travers la galerie, son corps heurtant violemment les dalles avant de glisser sur plusieurs mètres, laissant derrière lui une traînée de poussière et de sang.
Gareth, à genoux, les bras tremblants, tentant de se relever malgré la douleur qui le clouait au sol, son regard encore conscient mais déjà vacillant.
Ces images s’imposèrent à lui avec une netteté brutale, comme si le combat les avait gravées directement dans sa mémoire.
Il inspira profondément.
Non.
Il rouvrit les yeux.
Son regard se durcit.
Il n'avait aucun regret.
S'il avait attendu...
Borik serait probablement mort.
Kael aussi.
Peut-être Gareth.
Et cette simple certitude suffisait à écraser toute hésitation.
Son choix avait un prix.
Un prix élevé, irréversible.
Mais il avait sauvé son équipe.
Et cela, pour lui, valait plus que n’importe quel avantage offert par le Système.
— Je referais exactement le même...
murmura-t-il, d’une voix basse mais ferme, presque comme une promesse qu’il se faisait à lui-même.
Même si cela signifiait perdre le plus grand avantage que le Système lui avait offert.
Même si cela signifiait avancer désormais avec une main en moins dans un monde déjà impitoyable.
Le duel reprit de plus belle.
Le sol se fissura brutalement lorsqu’une colonne entière explosa sous un coup du Geôlier, projetant des blocs de pierre dans toutes les directions comme des projectiles.
Le Général surgit aussitôt derrière lui, profitant de l’ouverture avec une précision presque inhumaine.
Son immense épée s’abattit verticalement, fendant l’air avec un sifflement aigu.
BOOOOOM !
L’impact fut titanesque.
La créature fut projetée au sol avec une violence telle que la galerie entière vibra, comme si la forteresse elle-même venait de gémir.
Un silence bref suivit l’explosion.
Borik, malgré la douleur, esquissa un sourire incrédule.
— Il l'a eu !
Mais Vaelor n'écoutait déjà plus.
Son regard venait de retrouver une vieille habitude, presque instinctive, ancrée en lui depuis qu’il avait obtenu le Système.
Il fixa de nouveau le Geôlier, comme s’il cherchait à percer quelque chose au-delà de la simple violence du combat.
— Analyse.
Sa voix était calme, presque mécanique.
La fenêtre apparut immédiatement.
────────────────────
Geôlier du Néant
Race :
Créature du Néant
État :
Partiellement libéré
Niveau :
???
Force :
???
Endurance :
???
Défense :
???
Vitesse :
???
Mana :
???
────────────────────
Une nouvelle ligne apparut.
────────────────────
Analyse impossible.
Les paramètres de cette cible dépassent largement les capacités actuelles d'Analyse.
────────────────────
Vaelor resta figé.
Même après son évolution.
Même après vingt-quatre niveaux.
Même après toutes ses améliorations.
Analyse refusait encore d'afficher la moindre statistique.
Le Geôlier était...
Bien au-delà de tout ce qu'il pouvait mesurer.
Il comprit aussitôt.
Même s'il avait conservé son privilège.
Même s'il avait attendu quelques minutes avant d'utiliser son Réservoir.
Cela n'aurait rien changé.
Il n'aurait jamais pu gagner ce combat.
Le Geôlier appartenait à une toute autre catégorie d'existence.
Un rugissement métallique résonna.
Le Général venait d'enfoncer son épée dans l'épaule de la créature.
Pour la première fois...
Le Geôlier recula franchement.
Ses chaînes s'entrechoquèrent.
Une fissure apparut sur son armure noire.
Borik leva le poing.
— Oui !
Kael, lui, demeurait silencieux.
Il observait attentivement.
Quelque chose n'allait pas.
Le Geôlier releva lentement la tête.
Puis...
Il sourit.
Un sourire presque imperceptible.
Le Général s'immobilisa une fraction de seconde.
Le Geôlier posa simplement une main sur l'immense colonne qui soutenait la galerie.
Ses doigts s'enfoncèrent dans la pierre.
Puis...
Il tira.
Le grondement fut assourdissant.
La colonne entière céda.
Elle bascula dans un fracas monstrueux.
Le Général n'eut d'autre choix que de lever son épée.
D'un seul coup...
Il pulvérisa la masse de pierre.
Des milliers de fragments explosèrent dans toutes les directions.
Pendant cet unique instant...
Le Geôlier avait disparu.
— Où est-il ?!
cria Lyria, la voix brisée par la panique.
Mais personne ne répondit.
Le temps sembla se figer une fraction de seconde.
Vaelor tourna immédiatement la tête, cherchant frénétiquement du regard la silhouette monstrueuse du Geôlier au milieu des débris et de la poussière.
Son sang se glaça.
Son cœur manqua un battement.
Le Geôlier n’était plus au centre du champ de bataille.
Il n’était plus face au Général.
Il n’était plus en train de combattre.
Il était déjà ailleurs.
Devant la porte.
Juste devant le Noyau.
— Non… souffla Vaelor.
Sa voix se perdit dans le vacarme ambiant.
Le Geôlier se tenait là, immobile, comme s’il avait toujours été destiné à cet endroit précis.
Sa gigantesque main noire se posa lentement sur l’adamantium.
Le geste était presque délicat.
Inquiétant de précision.
Comme si cette porte n’était pas un obstacle… mais une vieille connaissance qu’il retrouvait enfin.
Le sceau réagit aussitôt.
Un grondement sourd parcourut toute la structure.
Les gravures impériales, gravées dans le métal sacré, s’illuminèrent une à une.
D’abord faiblement.
Puis avec une intensité croissante.
Une lumière rouge, malsaine, commença à circuler entre les symboles, comme du sang dans des veines métalliques.
Toute la forteresse trembla.
Les murs gémirent.
Des fissures apparurent dans les dalles.
Des morceaux de plafond tombèrent dans un fracas sec.
Borik recula d’un pas.
— Qu’est-ce qu’il fait… ?!
murmura-t-il, incapable de détourner les yeux.
Kael serra les dents.
— Il ne force pas la porte…
Il comprit trop tard ce que cela signifiait.
Le Général se retourna brusquement.
Pour la première fois depuis le début du combat…
Son mouvement sembla précipité.
Presque humain.
Presque inquiet.
Ses yeux se fixèrent immédiatement sur le Geôlier.
Et sur la porte.
Un changement infime, mais suffisant pour trahir une vérité inquiétante.
Il avait compris.
Le Geôlier posa son second bras contre l’adamantium.
Son corps massif se pencha légèrement en avant, comme s’il s’apprêtait à écouter quelque chose à travers la porte elle-même.
Sa voix grave résonna lentement, sans effort, mais avec une certitude absolue.
— Enfin…
Un seul mot.
Mais il fit l’effet d’un coup de tonnerre.
Le sceau vibra violemment.
Les gravures commencèrent à perdre leur éclat, comme si quelque chose aspirait leur énergie directement depuis leur source.
La lumière rouge devint instable.
Erratique.
Presque vivante.
Et, dans les profondeurs de la forteresse…
Quelque chose répondit.
D’abord, ce ne fut qu’un frémissement.
Une sensation.
Comme si l’air lui-même venait de changer de densité.
Puis la vibration s’amplifia.
Lente.
Régulière.
Inexorable.
Une pulsation.
Immense.
Ancienne.
Comme le battement d’un cœur oublié depuis plusieurs siècles.
Un cœur qui, pourtant, venait de se réveiller.
Vaelor sentit ses jambes se dérober légèrement.
— Non… pas ça…
murmura-t-il.
Le Général fit un pas en avant.
Son épée se leva.
Mais il était déjà trop tard.
Le Geôlier appuya un peu plus fort sur la porte.
Et le sceau… commença à céder.
Visit and read more novel to help us update chapter quickly. Thank you so much!
Use arrow keys (or A / D) to PREV/NEXT chapter
