La pulsation continua.
Lente.
Profonde.
Chaque battement semblait traverser les fondations de la forteresse entière, comme si Astrion elle-même respirait dans un sommeil ancien dont personne n’avait jamais osé troubler le rythme.
BOOM...
Les murs vibrèrent.
Des fissures minuscules, invisibles quelques instants plus tôt, se dessinèrent dans les joints de pierre avant de se refermer aussitôt sous l’effet des enchantements de stabilisation.
Les colonnes gémirent, comme si elles supportaient un poids bien supérieur à celui de la roche et du temps.
Les cristaux de mana, incrustés depuis des siècles dans les plafonds, perdirent soudain leur éclat. Leur lumière bleutée vacilla, mourut presque… puis se ralluma une seconde plus tard, plus instable, plus nerveuse, comme un souffle retenu trop longtemps.
Puis le phénomène recommença.
BOOM...
Plus fort.
Plus profond.
Comme un appel venu des entrailles du monde.
Comme un cœur.
Un cœur gigantesque.
Un cœur qui se réveillait.
Le Geôlier demeurait immobile devant la porte du Noyau.
Sa silhouette semblait absorber la lumière autour de lui, comme si l’air lui-même hésitait à l’approcher. Sa main noire restait posée contre l’adamantium, sans trembler, sans pression apparente… et pourtant, la matière sacrée réagissait.
Autour de ses doigts, les gravures impériales continuaient lentement de virer du bleu argenté vers un rouge sombre, malsain, presque organique. Les lignes du sceau, autrefois parfaites, semblaient désormais pulser en réponse à quelque chose d’étranger.
Le sceau...
Était en train de céder.
Pas brutalement.
Pas d’un seul coup.
Mais comme une volonté ancienne qui se fissurait sous une pression qu’elle n’avait jamais anticipée.
Le Général ne lui laissa pourtant aucun répit.
Dans un éclair d’acier, il réapparut devant lui, traversant la distance en une fraction de seconde, son armure hurlant sous l’accélération magique.
Son immense épée s’abattit.
Un arc de lumière pure fendit l’air.
Le Geôlier retira finalement sa main pour intercepter le coup.
Ses doigts se refermèrent dans un mouvement presque paresseux, et pourtant l’impact fut cataclysmique.
BOOOOOOM !
L’onde de choc parcourut toute la galerie.
Le sol se souleva légèrement, comme une mer de pierre frappée par une tempête invisible.
Cette fois, même les Veilleurs reculèrent de plusieurs pas, leurs armes levées instinctivement, incapables de masquer leur tension.
Certaines Sentinelles perdirent momentanément l’équilibre, leurs armures lourdes résonnant contre le sol dans un fracas métallique.
Le combat reprit immédiatement.
Le Général attaquait sans relâche.
Son style n’avait rien de chaotique : chaque mouvement semblait parfaitement calculé, chaque rotation de poignet, chaque pas, chaque angle d’attaque répondait à une logique militaire absolue.
Chaque frappe visait un point précis, comme s’il cherchait à briser non pas un corps… mais une structure, une intention, une présence.
À plusieurs reprises, son épée repoussa le Geôlier loin de la porte, forçant son corps à reculer de quelques mètres, arrachant des étincelles d’énergie noire à chaque contact.
Mais...
Dès qu’une ouverture apparaissait...
Le Geôlier revenait.
Toujours.
Encore.
Sans hâte.
Sans colère visible.
Comme si le combat n’était qu’un obstacle secondaire, une formalité qu’il acceptait d’endurer.
Comme si son unique objectif était ailleurs.
Toujours le même.
Atteindre cette porte.
Gareth observait la scène sans quitter le sceau des yeux.
Son visage se crispa lentement, non pas sous l’effort, mais sous la compréhension progressive de quelque chose qui lui échappait encore.
Puis il fit quelques pas vers les gravures.
Ses bottes résonnèrent faiblement sur la pierre ancienne.
Il posa prudemment une main sur le mur.
Le contact fut immédiat.
Froid.
Vivant.
Il sentit aussitôt une étrange vibration.
Pas une simple résonance magique.
Quelque chose de plus profond.
Comme un courant de mana qui ne circulait pas seulement dans la pierre… mais dans une structure bien plus vaste, bien plus ancienne, comme si le cercle impérial ne faisait qu’effleurer une mécanique invisible enfouie sous la forteresse.
Son regard changea.
— Attendez...
Kael tourna immédiatement la tête.
— Quoi ?
Gareth continua d'observer les gravures.
Puis il souffla lentement.
— Depuis tout à l'heure...
Nous faisons fausse route.
Le groupe resta silencieux.
Même Vaelor détourna quelques instants les yeux du duel.
Gareth désigna la porte.
— Regardez bien.
Le Geôlier ne cherche jamais à la frapper.
Il ne tente pas de la détruire.
Il se contente...
De poser sa main dessus.
Le silence retomba.
Puis Frère Eamon s'approcha à son tour.
Il observa attentivement les gravures.
Ses doigts suivirent lentement les anciens symboles impériaux.
Son regard s'agrandit peu à peu.
— Je comprends...
murmura-t-il.
Kael fronça les sourcils.
— Comprendre quoi ?
Le prêtre inspira profondément.
— Ce sceau...
Il ne sert pas uniquement à enfermer quelque chose.
Il se tourna vers eux.
— Il est alimenté.
Personne ne répondit.
Frère Eamon poursuivit.
— Les anciens mages impériaux n'ont pas créé une simple porte.
Ils ont créé un immense cercle magique.
Un cercle qui devait être continuellement nourri en mana.
Vaelor observa immédiatement les gravures.
Maintenant qu'il les regardait autrement...
Il remarquait effectivement d'immenses circuits gravés dans toute la porte.
Comme des veines.
Toutes convergeant vers le centre.
Le Geôlier ne cherchait pas à briser l'adamantium.
Il injectait autre chose.
Son propre mana.
Un mana venu du Néant.
Qui corrompait lentement le sceau.
Gareth serra les dents.
— Même si le Général le repousse...
Le sceau continuera à se détériorer.
Le silence qui suivit fut lourd.
Très lourd.
Kael posa lentement une question.
— Peut-on réparer ce sceau ?
Frère Eamon hésita.
Puis répondit.
— Oui.
Tous levèrent immédiatement les yeux vers lui.
Le prêtre caressa doucement les anciennes gravures.
— Mais...
Il faudrait une quantité de mana absolument colossale.
Bien supérieure à ce que nous possédons tous réunis.
Même Gareth baissa légèrement la tête.
Ils n'avaient aucun moyen de réalimenter un sceau conçu par tout un empire.
Vaelor demeurait silencieux.
Son regard parcourait encore les lignes gravées.
Puis...
Une pensée traversa son esprit.
Une pensée étrange.
Presque absurde.
Comme si elle ne lui appartenait pas vraiment, comme si elle avait été soufflée par quelque chose d’extérieur, enfouie dans les profondeurs de son propre esprit pour surgir au pire moment.
Son regard glissa instinctivement vers une fenêtre invisible.
Le Réservoir.
Il le sentait toujours, quelque part en lui, comme une mer silencieuse et contenue derrière une digue fragile.
Il contenait encore des centaines de milliers de points d'expérience.
Une énergie immense.
Une réserve si vaste qu’elle en devenait irréelle, presque indécente dans un monde où chaque once de mana devait être arrachée à la nature ou aux noyaux magiques.
Soudain...
Une question naquit dans son esprit.
Pas une simple interrogation.
Plutôt une fissure dans sa compréhension du monde.
« L'expérience... »
« Est-ce simplement une mesure de progression ? »
Ou...
« Est-ce une véritable forme d'énergie ? »
Les mots résonnèrent en lui avec une intensité nouvelle, comme s’ils venaient de déverrouiller une porte qu’il n’avait jamais remarqué.
Il n'osa même pas prononcer ces mots.
Les dire à voix haute aurait été comme admettre une hérésie, ou pire encore : une vérité que personne n’était censé comprendre.
Il observa simplement son Système.
Non pas comme un outil.
Mais comme une entité silencieuse, froide, qui l’observait peut-être en retour.
Comme s'il attendait une réponse.
Comme s’il espérait, malgré lui, que quelque chose lui confirme qu’il n’était pas en train de sombrer dans une illusion.
Une fenêtre apparut.
Toute petite.
Presque timide.
Très différente des précédentes.
Elle ne vibrait pas.
Elle ne pulsait pas de lumière.
Elle semblait... hésiter à exister.
────────────────────
Réservoir d'expérience
Fonction inconnue détectée.
Conditions incompatibles.
────────────────────
Aucune explication.
Aucune aide.
Juste un constat froid, mécanique, presque cruel dans sa neutralité.
La fenêtre disparut aussitôt.
Comme si elle n’avait jamais dû apparaître.
Vaelor resta figé.
Son corps ne bougeait plus, mais son esprit, lui, s’emballait.
Son cœur accéléra.
Un battement.
Puis un autre.
Plus rapide.
Plus lourd.
Le Système venait de répondre.
Pas par un silence.
Pas par une absence.
Mais par une limitation.
Il existait donc bien...
Une autre utilisation du Réservoir.
Quelque chose de réel.
Quelque chose de possible.
Mais elle demeurait verrouillée.
Scellée.
Inaccessible.
Pourquoi ?
Il n'en avait absolument aucune idée.
Et c’était précisément cela qui le terrifiait.
Le combat continua.
Comme si de rien n’était.
Comme si le monde n’était pas en train de révéler une vérité capable de le bouleverser.
Le Général multipliait les attaques.
Ses coups devenaient plus lourds, plus désespérés, comme s’il sentait lui aussi que quelque chose changeait dans la structure même du sceau.
Le Geôlier reculait.
Puis revenait.
Toujours.
Inlassablement.
Sans fatigue.
Sans hésitation.
Comme si le temps lui-même n’avait aucune prise sur lui.
Comme si chaque seconde n’était qu’un pas de plus vers un objectif déjà accompli dans un futur qu’eux ne pouvaient pas encore voir.
Puis...
Le Geôlier réussit de nouveau à poser sa main sur le sceau.
Cette fois, le contact dura une fraction de seconde de plus.
Une nouvelle pulsation parcourut toute la forteresse.
BOOM...
Mais cette fois...
Un bruit différent accompagna la vibration.
Un son sec.
Cassant.
Un craquement.
Très léger.
Mais parfaitement audible.
Comme un os ancien qui cède après des siècles de pression.
Tous tournèrent immédiatement les yeux vers la porte.
Le temps sembla ralentir.
Une unique fissure venait d'apparaître.
Fine.
Presque invisible.
Mais réelle.
Indéniable.
Frère Eamon pâlit.
Ses lèvres tremblèrent légèrement.
— Le sceau...
Gareth recula d'un pas.
Instinctivement.
Comme si la simple vision de cette fissure menaçait déjà leur existence.
— Il vient de céder.
Personne n'osa respirer.
Même le bruit du combat sembla s’éloigner, comme étouffé par l’horreur silencieuse de ce qu’ils venaient de voir.
Puis...
À travers cette infime fissure...
Une lumière violette s'échappa lentement.
D’abord timide.
Puis plus dense.
Plus profonde.
Elle n'était ni violente ni aveuglante.
Elle ne brûlait pas les yeux.
Elle ne détruisait pas la vision.
Elle semblait...
Vivante.
Comme si elle respirait.
Comme si elle observait.
Comme si elle attendait.
Toute la galerie se figea.
Même le Général interrompit une attaque en plein mouvement, son épée suspendue dans les airs.
Le Geôlier resta parfaitement immobile.
Pour la première fois depuis le début du combat...
Il ne bougeait plus.
Puis...
Une voix.
Très faible.
Très ancienne.
Presque effacée par le temps.
Traversa la fissure.
— Enfin...
Un long silence.
Un silence qui n’appartenait plus au monde normal.
Puis...
— ...libre...
Le mot ne résonna pas seulement dans la salle.
Il résonna dans les os.
Dans la mémoire.
Dans quelque chose de plus profond que la peur.
Le sang de Vaelor se glaça.
Ce qui se trouvait derrière cette porte...
Était vivant.
Et venait de répondre.
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