Le système d'ascension

Chapitre 54 — Le choix du Général

La voix s'éteignit.

Le silence qui suivit sembla plus lourd encore que le rugissement du Geôlier. Il n’était pas simplement l’absence de bruit : c’était une pression, une chape invisible qui écrasait les épaules, comprimait les poumons, comme si la forteresse elle-même retenait son souffle.

Personne n’osait bouger.

Même les Veilleurs, pourtant figés dans une discipline millénaire, semblaient hésiter un instant, leurs lames suspendues dans l’air, comme si le moindre geste pouvait réveiller quelque chose d’encore pire.

Tous les regards restaient fixés sur l'immense porte d'adamantium noir.

Elle dominait la salle comme une cicatrice dans la réalité. Massive, ancienne, inhumaine. Sa surface n’était pas lisse : elle semblait vivante, parcourue de veines métalliques qui pulsaient lentement, comme un cœur malade battant à contretemps.

Les fissures parcouraient toujours sa surface.

Fines.

Irrégulières.

Elles n’étaient pas nouvelles. Mais désormais, elles semblaient plus profondes, comme si elles avaient gagné en faim.

Elles pulsaient au rythme de la lumière violette qui s'échappait de l'intérieur.

Cette lueur n’était pas stable. Elle respirait. Elle tremblait. Par instants, elle s’intensifiait comme un cri étouffé derrière une barrière trop solide.

Pourtant...

La porte tenait.

Contre toute logique.

Contre toute évidence.

Aucune pierre ne tombait.

Aucune charnière ne cédait.

Même les runes impériales gravées dans l’adamantium semblaient lutter pour rester intactes, certaines s’effaçant à moitié avant de se rallumer dans un sursaut désespéré.

Le sceau résistait encore.

Mais c’était une résistance qui ressemblait davantage à une agonie prolongée qu’à une victoire.

Frère Eamon s'approcha lentement, presque malgré lui.

Chaque pas semblait lui coûter une décision intérieure. Comme si une part de lui refusait d’accepter ce qu’il allait toucher.

Il posa une main tremblante contre l'adamantium.

Le contact fut immédiat.

Aussitôt, une vibration parcourut son bras.

Pas une simple secousse.

Une résonance.

Comme si quelque chose, de l’autre côté, avait senti sa présence.

Il ferma les yeux.

Son souffle se stabilisa malgré lui.

Le mana circulait toujours.

Faiblement.

Mais il circulait.

Le prêtre inspira profondément avant de rouvrir les yeux.

— Ce n'est pas...

Sa voix était presque un murmure.

Tous se tournèrent vers lui.

Même les Veilleurs les plus éloignés semblèrent suspendre leur mouvement.

— Le sceau ne cède pas.

Il lutte.

Le mot resta en suspens, comme une vérité trop lourde pour être dite à voix haute.

Un silence étonné accueillit cette déclaration.

Un silence qui n’était plus seulement de la peur, mais de l’incompréhension.

Gareth s'approcha à son tour.

Son regard, habituellement tranchant, se fit plus dur encore.

— Tu en es certain ?

Frère Eamon hocha lentement la tête.

— Oui.

Il ne retirait pas sa main de la porte.

Comme s’il craignait que la vérité disparaisse s’il rompait le contact.

Il caressa du bout des doigts les anciennes gravures impériales.

Elles étaient froides.

Mais pas mortes.

— Regardez...

Les lignes lumineuses disparaissaient par endroits.

Puis réapparaissaient quelques secondes plus tard.

Comme si quelque chose tentait continuellement de les restaurer.

Une lutte invisible.

Un effort désespéré.

— Le Noyau se défend encore.

Il est simplement...

À bout de forces.

Le mot “forces” sembla presque inadapté. Comme si ce qu’il décrivait dépassait toute notion humaine de fatigue.

Le Geôlier éclata d'un rire grave.

Un rire qui ne venait pas de la joie, mais du mépris ancien.

— Résister...

Le son résonna contre les murs comme une pierre jetée dans un puits sans fond.

Il posa de nouveau sa main contre la porte.

La lumière rouge gagna quelques centimètres supplémentaires.

Et cette fois, la progression fut visible.

Inquiétante.

Inéluctable.

— Voilà tout ce qu'il lui reste.

Le Général ne lui laissa pas le temps d'aller plus loin.

Dans un éclair argenté, son immense lame traversa l'air.

Le mouvement fut si rapide qu’il sembla déchirer l’espace lui-même.

BOOOOOM !

Le Geôlier fut repoussé de plusieurs mètres.

Les dalles explosèrent sous son recul, projetant des éclats de pierre et de métal fondu dans toutes les directions.

Mais, presque immédiatement, il revint à la charge.

Comme si la distance n’avait jamais existé.

Les deux géants s'entrechoquèrent de nouveau.

Le vacarme reprit.

Plus violent.

Plus dense.

Le Général frappait avec une précision absolue, chaque mouvement calculé, chaque angle optimisé comme une équation de guerre parfaite.

Le Geôlier répondait par une puissance brute presque monstrueuse, chaque impact laissant des ondes de choc visibles dans l’air.

Chaque échange faisait vibrer toute la forteresse.

Les colonnes tremblaient.

Les runes au sol s’illuminaient par réflexe.

L’air lui-même semblait se fissurer sous la pression.

Vaelor observait la scène sans perdre une seconde.

Son esprit, pourtant entraîné à analyser le chaos, peinait à suivre la vitesse des échanges.

Puis il activa discrètement son Système.

— Analyse.

La fenêtre apparut immédiatement.

Flottant dans son champ de vision comme une vérité froide et inhumaine.

Cette fois...

Elle ne ciblait pas le Geôlier.

Mais la porte.

────────────────────

Noyau de Mana d'Astrion

Statut :

Sceau critique.

Intégrité :

18 %

Fonction :

Confinement dimensionnel.

────────────────────

Une seconde ligne apparut lentement.

Comme si le Système hésitait à afficher cette information.

────────────────────

Information partielle

Le Noyau ne protège pas Astrion.

Il protège le monde.

────────────────────

Vaelor resta figé.

Son souffle se coupa.

Le monde sembla se rétrécir autour de lui, comme si toute la forteresse d’Astrion venait de se refermer sur sa propre vérité.

Pas seulement cette salle.

Pas seulement cette bataille.

Toute leur expédition venait de reposer sur une erreur.

Une erreur monumentale.

Ils avaient cru protéger une cité oubliée.

Un vestige de l’Empire.

Un refuge perdu dans les profondeurs du monde.

Mais ce n’était pas une cité.

C’était une prison.

Une prison vivante.

Une prison capable d’empêcher quelque chose…

Quelque chose d’invisible.

Quelque chose d’ancien.

D’atteindre le reste du continent.

Vaelor sentit son estomac se nouer.

Les mots du Système résonnaient encore dans son esprit sans qu’il ait besoin de les invoquer.

Confinement dimensionnel.

Protection du monde extérieur.

Il comprenait maintenant.

Et cette compréhension était pire que l’ignorance.

— Gareth…

Sa voix était plus grave qu'à l'habitude.

Presque étrangère à ses propres oreilles.

Le commandant tourna immédiatement la tête, sans quitter le champ de bataille des yeux.

Vaelor ne prit pas la peine de détailler davantage. Il leva simplement la main et désigna la porte d’adamantium noir, comme si ce geste suffisait à tout dire.

— Cette forteresse…

Il hésita une seconde.

Le poids de ce qu’il allait dire lui écrasait la poitrine.

Le Système ne pouvait pas être expliqué.

Pas ici.

Pas maintenant.

Alors il choisit ses mots avec une précision presque douloureuse.

— Je pense que nous nous sommes trompés depuis le début.

Tous l’observèrent.

Même les combattants les plus proches semblèrent ralentir un instant, comme si l’air lui-même retenait son souffle.

— Cette porte n'a jamais été construite pour protéger Astrion.

Il inspira profondément.

— Astrion a été construite pour protéger cette porte.

Le silence retomba.

Un silence absolu.

Même Kael, pourtant toujours prêt à réagir, resta figé une fraction de seconde de trop.

Le Général venait justement de repousser une nouvelle fois le Geôlier.

Le choc de leurs armes avait laissé une onde de vibration dans toute la salle.

Et dans cet instant suspendu…

Il parla enfin.

Sa voix grave résonna dans toute la galerie, sans effort, comme si les murs eux-mêmes avaient été conçus pour la porter.

— Correct.

Un seul mot.

Mais il suffit à briser quelque chose dans l’esprit de tous ceux qui l’entendirent.

Tous levèrent brusquement les yeux.

C’était la première fois.

La première fois qu’il répondait directement à l’un d’eux.

Le Général continua, sans détourner son regard du combat.

— L'Empire...

Il bloqua une attaque du Geôlier d’un simple mouvement de lame.

— N'a jamais vaincu le Néant.

Chaque mot semblait peser des siècles.

Des siècles de guerre.

Des siècles de silence.

— Nous avons seulement fermé la porte.

Le Geôlier ricana immédiatement, sa voix métallique résonnant comme un écho venu d’ailleurs.

— Temporairement.

Le Général ne lui accorda même pas un regard.

Son attention restait divisée entre son ennemi et les aventuriers.

— Astrion.

Les Veilleurs.

Le Noyau.

Il marqua une pause.

Comme s’il acceptait enfin de dire une vérité que personne n’aurait dû entendre.

— Tout cela...

Il leva lentement son immense épée.

La lumière argentée commença à s’y accumuler, comme attirée par une force invisible.

— N'a jamais protégé une cité.

Un frisson parcourut l’ensemble du groupe.

— Nous protégeons le monde extérieur.

Ces derniers mots tombèrent comme une sentence.

Pas une révélation.

Un verdict.

Même Borik, pourtant habitué aux vérités brutales, resta silencieux, la mâchoire serrée.

Personne ne s’attendait à cela.

Personne n’avait imaginé que leur mission n’était qu’un fragment d’un système bien plus vaste.

Le Geôlier reprit immédiatement l'offensive.

Son arme noire fendit l’air avec une violence inhumaine.

Le Général para.

Le choc fit trembler toute la salle.

Les fissures dans le sol s’élargirent légèrement.

Puis…

Il parla de nouveau.

Cette fois...

À Gareth.

— Commandant.

Le vétéran redressa instinctivement la tête, comme si cet appel était un ordre gravé dans sa mémoire.

— Défendez cette porte.

Sa voix ne contenait ni doute ni émotion superflue.

Seulement une certitude absolue.

— Tant qu'elle demeure fermée...

Il repoussa une nouvelle attaque du Geôlier, sans effort apparent.

— Le monde vivra.

Gareth serra les dents.

Très fort.

Puis il inclina profondément la tête.

Un geste simple.

Mais chargé de tout ce qu’il venait de comprendre.

— Compris.

Le Général ne regarda plus les aventuriers.

Il leva lentement son épée.

Le mouvement était presque cérémoniel.

Comme une exécution déjà décidée.

Puis…

Il prononça une seule phrase.

— Veilleurs.

Le mot résonna.

Pas comme un ordre.

Comme une activation.

Comme si quelque chose, enfoui depuis des siècles, venait enfin d’être réveillé.

Pendant une seconde…

Il ne se passa rien.

Le silence sembla même s’épaissir.

Puis…

Dans toute la forteresse…

Des centaines de pas métalliques retentirent.

Un grondement ancien.

Profond.

Coordonné.

Les Veilleurs cessèrent instantanément leurs positions défensives.

Les Sentinelles abandonnèrent les couloirs.

Les unités impériales encore actives pivotèrent d’un seul mouvement, comme une marée obéissant à une seule volonté.

Elles ne protégeaient plus les murs.

Elles ne défendaient plus des positions.

Elles changeaient de nature.

Elles devenaient une armée.

Et elles chargeaient.

Les créatures du Néant.

Une véritable guerre éclata derrière les aventuriers.

Le fracas des armes anciennes envahit les profondeurs d’Astrion.

Des lames impériales, parfaitement synchronisées, s’abattirent sur des formes impossibles.

Des griffes noires répondirent.

Des hurlements sans voix traversèrent les couloirs.

Les premiers Veilleurs tombèrent.

Leurs corps s’effondrèrent sans hésitation.

Mais d’autres prenaient déjà leur place.

Toujours en avance.

Toujours en formation.

Sans peur.

Sans hésitation.

Sans même l’ombre d’un doute.

Comme s’ils avaient attendu cet ordre depuis des siècles.

Gareth reprit aussitôt le commandement.

Sa voix claqua dans l’air comme un fouet.

— Formation défensive !

Borik !

Devant la porte !

— Compris !

Le nain se plaça immédiatement devant l’immense sceau.

Son marteau heurta le sol avec une lourdeur qui fit vibrer les dalles.

Kael !

— Je couvre l'accès !

Lyria !

— Je garde les hauteurs !

Frère Eamon !

— Je reste au centre !

Puis Gareth se tourna vers Vaelor.

— Toi…

Le jeune aventurier leva immédiatement les yeux.

— Tu es nos yeux.

Sa voix était ferme.

Mais il y avait autre chose derrière.

Une confiance totale.

— Préviens-nous du moindre changement.

Vaelor acquiesça.

— Compris.

Il activa discrètement Analyse et Pistage.

Les deux compétences s’imbriquèrent immédiatement.

Le monde se transforma.

Les trajectoires devinrent des lignes.

Les intentions des ennemis, des flux.

Les concentrations de mana, des points de rupture.

Des dizaines d’informations affluèrent dans son esprit.

Trop.

Mais organisées.

Parfaitement.

Le groupe entier semblait désormais combattre comme un seul organisme.

Le Général, lui…

Repoussait encore le Geôlier.

Mais Vaelor le sentit immédiatement.

Quelque chose avait changé.

Ses mouvements restaient parfaits.

Mais ils n’étaient plus défensifs.

Ils devenaient plus courts.

Plus tranchants.

Plus directs.

Chaque parade n’était plus une réponse… mais une préparation.

Chaque pas qu’il faisait sur les dalles fissurées semblait calculé non pas pour survivre, mais pour créer une ouverture.

Comme s’il ne cherchait plus à contenir.

Mais à conclure.

À préparer quelque chose.

Le Geôlier le sentit aussi.

Son rire s’éteignit progressivement.

— Qu’est-ce que tu fais… ?

Sa voix vibra d’une méfiance nouvelle.

Le Général ne répondit pas.

Il encaissa un coup monstrueux du Geôlier, son armure impériale hurlant sous la pression, puis glissa sur le côté avec une fluidité presque irréelle.

Et pour la première fois…

Il recula volontairement.

Un seul pas.

Mais ce pas changea tout.

Le Geôlier s’arrêta net.

Comme s’il venait de comprendre qu’on venait de lui ouvrir une porte.

— Enfin…

murmura-t-il.

Le Général leva alors lentement son immense épée.

Autour de la lame…

Les anciennes runes impériales commencèrent à s’illuminer.

Une à une.

Puis des dizaines.

Puis des centaines.

Elles ne brillaient plus comme de simples inscriptions.

Elles pulsaient.

Comme un cœur ancien qui se réveillait après des siècles de sommeil.

La lumière argentée se répandit dans toute la galerie.

Elle effaça presque les ombres.

Les murs eux-mêmes semblaient vibrer sous cette résonance.

Même les Veilleurs interrompirent un instant leur combat.

Certains levèrent la tête.

D’autres restèrent figés, comme s’ils reconnaissaient cette fréquence.

Le Geôlier cessa lui aussi d’attaquer.

Il observa son adversaire.

Longuement.

Son casque inclina légèrement.

Comme un prédateur qui évalue enfin une proie digne de lui.

Puis…

Un sourire apparut lentement sous son casque noir.

Un sourire qui n’avait rien d’humain.

Rien de vivant.

Un sourire ancien.

Froid.

Absolu.

Comme s’il venait enfin de comprendre.

Le Général parla une dernière fois.

Sa voix était calme.

Étrangement calme.

Mais elle portait quelque chose de définitif.

— Préparez-vous.

Vaelor sentit un frisson parcourir tout son corps.

Pas de peur.

Pas seulement.

Une certitude brutale.

Inévitable.

Son Système réagit instantanément.

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Alerte : fluctuation extrême de mana

Source : Général impérial

Probabilité de rupture du champ de confinement : 41 % → 67 % → 89 %

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Vaelor écarquilla légèrement les yeux.

— Non…

murmura-t-il sans s’en rendre compte.

Gareth se tourna vers lui.

— Quoi ?

Mais Vaelor ne répondit pas.

Il fixait le Général.

Parce qu’il venait de comprendre.

Le Général ne préparait pas une attaque.

Il préparait une fin.

Le Geôlier, lui, recula enfin d’un pas.

Pour la première fois depuis le début du combat…

Il hésitait.

Et dans ce court instant de silence suspendu…

Le Général abaissa légèrement son épée.

Les runes atteignirent leur pleine luminosité.

Puis…

Le monde sembla retenir son souffle.

Le Général venait de prendre une décision.

Et cette décision…

Allait tout changer.

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