Le lendemain matin, la ville semblait avoir retrouvé son calme.
Les échoppes rouvraient leurs portes.
Les forgerons faisaient déjà résonner leurs marteaux.
Les marchands installaient leurs étals sur la place centrale.
À première vue...
Rien ne laissait deviner que quelques heures plus tôt, le destin d'un royaume entier venait peut-être de basculer.
Pour Vaelor, pourtant, rien n'était plus tout à fait pareil.
Il s'était levé avant l'aube.
Comme chaque matin.
L'épée impériale reposait contre le mur de sa chambre.
Il s'approcha lentement.
Sa main se referma sur la poignée.
La lame quitta doucement son fourreau.
Même après une nuit entière, elle conservait ce reflet presque irréel.
Il effectua quelques mouvements.
La différence était immédiate.
L'arme semblait prolonger naturellement son bras.
Plus légère.
Plus réactive.
Chaque coupe était d'une fluidité étonnante.
Pourtant, il ne ressentait aucune puissance surnaturelle.
Simplement...
L'impression de manier une lame forgée sans le moindre défaut.
Après quelques minutes d'entraînement, il rengaina l'épée.
— Je comprends pourquoi père était aussi impressionné...
Il descendit ensuite à la forge.
Marcus était déjà au travail.
Comme toujours.
Le marteau s'abattait avec une régularité parfaite.
CLANG !
CLANG !
En voyant son fils arriver, il posa lentement son outil.
— Bien dormi ?
— Oui.
Marcus observa un instant l'épée impériale accrochée à sa ceinture.
Puis il reprit calmement :
— Ne t'habitue jamais trop vite à une arme.
Vaelor releva les yeux.
— Pourquoi ?
Marcus essuya ses mains sur son tablier.
— Parce qu'une bonne arme donne facilement l'illusion qu'on est devenu meilleur.
Il s'approcha.
— Ce n'est pas elle qui gagne les combats.
Il posa deux doigts sur la poitrine de son fils.
— C'est celui qui la porte.
Vaelor acquiesça lentement.
Ces paroles résonnaient étrangement avec ce qu'il avait ressenti en utilisant l'épée.
Elle était exceptionnelle.
Mais elle ne combattait pas à sa place.
La matinée s'écoula ensuite paisiblement.
Ils travaillèrent côte à côte à la forge.
Marcus expliquait.
Vaelor écoutait.
Par moments, leurs marteaux frappaient presque au même rythme.
Le père remarquait discrètement les progrès de son fils.
Et le fils comprenait peu à peu que l'expérience ne s'acquérait pas seulement grâce au Système.
Vers midi...
Un bruit de sabots retentit dans la rue principale, d’abord lointain, presque étouffé par l’activité du village.
Puis un second.
Plus net.
Plus proche.
Et soudain, ce ne fut plus un simple écho : c’était un rythme régulier, lourd, imposant, qui faisait vibrer légèrement les pavés.
Marcus leva immédiatement la tête, interrompant son geste sur l’enclume.
— Tiens...
Il plissa les yeux en direction de la rue.
— Ce n'est pas habituel.
Vaelor, qui essuyait ses mains couvertes de suie, sortit aussitôt de la forge.
L’air extérieur était plus froid qu’à l’intérieur, mais ce n’était pas cela qui attira son attention.
C’était le silence.
Un silence étrange, presque artificiel, qui s’installait peu à peu dans le village.
Plusieurs habitants s’étaient déjà figés, tournés vers la porte principale.
Des enfants cessèrent de courir.
Des marchands suspendirent leurs gestes.
Même les animaux semblaient nerveux.
Une petite escorte venait d’entrer dans le village.
Six cavaliers.
Parfaitement alignés.
Leurs montures avançaient avec une discipline militaire, sans un écart, sans une hésitation.
Leurs armures n’appartenaient ni à la Guilde...
Ni à la milice locale.
Elles étaient trop raffinées, trop uniformes, trop lourdes de symboles pour être ordinaires.
Leurs capes bleu nuit flottaient doucement derrière eux, brodées d’un lion d’argent couronné.
Le blason royal.
Un symbole que même les plus jeunes reconnaissaient immédiatement.
Les conversations cessèrent presque instantanément.
Comme si quelqu’un avait coupé le son du monde.
Les cavaliers ne ralentirent pas.
Ils traversèrent la rue principale avec une précision presque mécanique, ignorant les regards, les murmures étouffés, les portes entrouvertes.
Ils s’arrêtèrent enfin devant la Guilde.
Le chef de l’escorte descendit de cheval.
Le mouvement fut fluide, maîtrisé, sans la moindre hésitation.
C’était un homme d’une quarantaine d’années.
Son visage portait les traces du temps et des combats, mais ses yeux restaient vifs, perçants.
Son armure de platine reflétait la lumière du jour avec une froideur presque solennelle, marquée de fines entailles anciennes, souvenirs silencieux de nombreuses campagnes.
À sa ceinture reposait une longue épée.
Sa garde, finement travaillée, reprenait le même lion d’argent couronné.
Il ne la touchait pas.
Il n’en avait pas besoin.
Son simple port suffisait à imposer le respect.
Son regard balaya rapidement la place.
Calme.
Autoritaire.
Habitué à être obéi sans discussion.
Marcus souffla discrètement, presque pour lui-même.
— Un chevalier royal...
Il marqua une courte pause, observant plus attentivement.
— Et pas n'importe lequel.
Le capitaine entra immédiatement dans la Guilde, sans attendre qu’on lui ouvre davantage le passage.
Les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes sous la pression de sa présence.
Quelques minutes s’écoulèrent.
Des minutes lourdes.
Presque étirées.
Puis le maître de Guilde sortit à sa rencontre.
Son expression, d’ordinaire assurée, semblait légèrement plus tendue qu’à l’accoutumée.
Les deux hommes échangèrent quelques mots à voix basse.
Le chevalier parlait peu.
Le maître de Guilde écoutait beaucoup.
Puis, sans un mot de plus, le capitaine royal tendit un parchemin scellé.
Le sceau était intact.
Rouge profond.
Orné du même lion couronné.
Le maître de Guilde le prit avec précaution.
Il le lut.
Une fois.
Puis une seconde.
Son visage changea imperceptiblement.
Mais suffisamment pour que ceux qui savaient observer comprennent.
Ce n’était pas une simple convocation.
C’était un ordre.
Il releva lentement la tête.
Son regard parcourut la place.
Les habitants.
Les cavaliers.
Puis s’arrêta sur Vaelor.
Le jeune aventurier sentit immédiatement que quelque chose venait de basculer.
Pas dans le village.
Pas dans la Guilde.
Mais dans quelque chose de bien plus grand.
Le maître de Guilde s’approcha.
Ses pas étaient mesurés.
— Vaelor.
Il marqua une courte pause, comme pour s’assurer de la portée de ce qu’il allait dire.
— Gareth, Kael, Lyria, Borik et Frère Eamon sont également convoqués.
Le nom de chacun résonna dans l’air comme une confirmation silencieuse.
Le chevalier royal fit un pas en avant.
Sa voix, grave et parfaitement maîtrisée, se propagea dans toute la rue sans qu’il ait besoin de forcer.
— Par ordre de Sa Majesté...
Il marqua une légère pause.
— Les survivants de l'expédition d'Astrion sont attendus à la capitale.
Le silence qui suivit fut total.
Absolu.
Même le vent sembla hésiter à souffler.
Vaelor sentit son cœur se contracter légèrement.
Astrion.
Ce nom.
Ce souvenir.
Ce qu’ils avaient vu là-bas n’était pas encore totalement digéré.
Et pourtant...
Le royaume appelait déjà.
Il échangea un regard avec Marcus.
Long.
Silencieux.
Marcus hocha simplement la tête.
— Va.
Sa voix était calme.
Mais une fierté discrète, presque invisible, brillait dans ses yeux.
— Ce genre d'occasion ne se présente qu'une fois dans une vie.
Vaelor regarda une dernière fois la forge.
Puis la Guilde.
Enfin...
Le chevalier royal.
L’homme qui incarnait désormais la volonté du royaume.
Il inspira lentement.
L’aventure prenait une nouvelle direction.
Et, cette fois...
Elle le conduisait jusqu’au cœur même du royaume.
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