Le système d'ascension

Chapitre 58 — La route vers la capitale

L'aube n'avait pas encore complètement dissipé les dernières ombres de la nuit lorsque Vaelor franchit une nouvelle fois les portes de la Guilde.

Cette fois, l'atmosphère était différente.

Les discussions étaient plus discrètes.

Les regards plus lourds.

Tous savaient pourquoi ils étaient là.

Au centre de la cour, six chevaux attendaient déjà, sellés et prêts à partir.

Le chevalier royal se tenait à leurs côtés, immobile.

Son armure de platine brillait sous les premiers rayons du soleil.

À son approche, Gareth, Kael, Lyria, Borik et Frère Eamon arrivèrent presque en même temps.

— On dirait que tout le monde est là, remarqua Kael.

Le chevalier royal acquiesça simplement.

— Nous partons immédiatement.

Il ne donna aucune autre explication.

Les six aventuriers montèrent en selle.

Avant le départ, Vaelor tourna une dernière fois la tête vers la place du village. Le vent du matin était encore frais, portant avec lui l’odeur familière du bois brûlé et du métal chauffé qui s’échappait de la forge de Marcus.

Au centre de la place, Marcus se tenait immobile devant son atelier. Ses mains étaient encore noircies de suie, et son regard, d’ordinaire vif et curieux, semblait cette fois plus lourd. À ses côtés, sa mère se tenait droite, les bras croisés contre sa poitrine, observant la scène sans dire un mot.

Autour d’eux, le village continuait de vivre, mais comme étouffé, ralenti, comme si chacun retenait son souffle.

Ils ne firent aucun geste.

Aucune parole.

Ils se contentèrent de le regarder partir, conscients que ce départ n’avait rien d’ordinaire.

Vaelor sentit un poids discret se loger dans sa poitrine. Il ne savait pas vraiment s’il s’agissait de regret, d’inquiétude ou simplement de la conscience que quelque chose venait de changer pour toujours. sait parens était l’un des rares liens simples qu’il avait encore avec ce village.

Il hésita un instant.

Puis il leva simplement la main, un salut bref, presque imperceptible.

Marcus répondit par un léger mouvement de tête.

Sa mère, elle, ne bougea pas, mais son regard s’adoucit légèrement.

Vaelor détourna finalement les yeux.

Sans un mot de plus, il talonna son cheval.

Le petit groupe s’ébranla lentement, les sabots résonnant sur les pavés de la place, tandis que le village s’éloignait peu à peu derrière eux, jusqu’à disparaître au détour du chemin.

Les premières heures de voyage s'écoulèrent dans un silence presque total.

Le chevalier royal ouvrait la marche.

Son allure était régulière.

Précise.

Comme si chaque étape avait été calculée à l'avance, le voyage avançait avec une précision presque militaire, chaque mouvement du commandant Alaric semblant dicté par une carte invisible qu’il était le seul à lire.

Gareth finit par rompre le silence, sa voix tranchant légèrement avec le rythme régulier des sabots.

— Puis-je connaître votre nom ?

L'homme répondit sans ralentir, comme si la question n’avait aucune importance pour lui.

— Alaric Veldran.

Kael haussa légèrement un sourcil, intrigué par le ton froid et assuré de l’homme.

— Capitaine ?

Le commandant ne tourna même pas la tête.

— Commandant des Chevaliers Royaux.

Cette simple réponse suffit à faire comprendre son importance. Ce n’était pas un simple officier, ni même un noble envoyé en mission. C’était l’un des piliers militaires du royaume.

Même Gareth resta silencieux un instant, son regard se durcissant légèrement.

Un commandant royal ne quittait normalement jamais la capitale. Sa présence ici signifiait que la situation dépassait largement une simple affaire de frontière ou de ruines.

Si lui-même avait été envoyé...

Alors le royaume prenait Astrion extrêmement au sérieux.

Un poids invisible sembla s’installer sur le groupe, rendant l’air plus lourd encore que la fatigue du voyage.

Vers le milieu de la matinée, le paysage commença lentement à changer, comme si le monde lui-même se transformait sous leurs yeux.

Les petites collines ondulantes laissèrent place à de vastes plaines cultivées, soigneusement entretenues, où l’on distinguait des champs à perte de vue. Des fermes isolées apparaissaient parfois, entourées de clôtures de bois et de chemins de terre battue.

Les routes, jusque-là simples et irrégulières, devenaient plus larges, mieux entretenues, parfois même pavées par endroits. On sentait clairement la main d’un royaume organisé, méthodique, qui contrôlait chaque portion de son territoire.

Ils croisèrent plusieurs caravanes au fil des heures.

Des marchands chargés de marchandises exotiques.

Des voyageurs fatigués, voyageant seuls ou en petits groupes.

Tous s’arrêtaient quelques instants au passage des cavaliers royaux, certains inclinant la tête, d’autres se contentant d’un regard respectueux.

Le blason du lion couronné, brodé sur les étendards et les armures, inspirait naturellement le respect, voire une forme de crainte silencieuse.

Vaelor observait tout cela sans un mot, ses yeux parcourant les paysages, les gens, les routes. Il essayait de comprendre, d’absorber chaque détail.

Le royaume semblait beaucoup plus vaste qu'il ne l'avait imaginé. Plus vivant aussi. Chaque village, chaque ferme, chaque route donnait l’impression d’un ensemble parfaitement relié.

Après plusieurs heures de route, alors que le soleil commençait déjà à monter haut dans le ciel, ils atteignirent un important relais commercial.

L’endroit était animé, presque bruyant.

Des dizaines de voyageurs s’y reposaient, échangeant des marchandises, des informations ou simplement quelques mots avant de reprendre la route.

Des charrettes entraient et sortaient sans interruption, soulevant la poussière des chemins battus. Des chevaux étaient menés vers les écuries, tandis que des serviteurs s’affairaient à remplir des tonneaux d’eau et de nourriture.

Le commandant leva finalement la main, geste simple mais immédiatement compris par tous.

— Nous faisons halte.

Sans attendre, les soldats et les compagnons mirent pied à terre. Les chevaux furent rapidement conduits vers les écuries, où des palefreniers s’empressèrent de les prendre en charge.

Pendant que les autres se reposaient, Vaelor resta quelques instants en retrait, observant le relais avec attention.

Des marchands discutaient vivement autour de tables improvisées.

Des chasseurs nettoyaient leur équipement, échangeant des récits de proies et de routes dangereuses.

Quelques aventuriers, reconnaissables à leurs armes et leurs armures usées, semblaient comparer leurs dernières missions.

Mais ce qui attira surtout son regard, ce furent les soldats. Plusieurs portaient les couleurs de différentes provinces, preuve que le royaume ne se limitait pas à une seule armée, mais à un réseau militaire structuré et coordonné.

Le royaume semblait bien plus organisé qu'il ne l'avait imaginé, presque vivant, comme une immense machine dont chaque pièce avait un rôle précis.

Kael s'approcha.

— Impressionnant, n'est-ce pas ? demanda Kael en laissant son regard parcourir l’immensité du relais commercial, où les allées fourmillaient de marchands, de voyageurs et de gardes en mouvement constant.

Vaelor acquiesça lentement, encore un peu déstabilisé par l’agitation qui régnait autour d’eux.

— Je n'avais jamais quitté notre région, admit-il. Tout est… différent ici.

Il observait les étals chargés de marchandises venues de contrées inconnues, les enseignes colorées, les cris des vendeurs qui tentaient d’attirer les clients, et les chevaux qui passaient sans cesse dans un vacarme organisé. Même l’air semblait plus dense, chargé d’odeurs de cuir, d’épices et de métal chauffé.

Kael sourit légèrement, presque amusé par son expression.

— Alors tu n'as encore rien vu, répondit-il en croisant les bras. La capitale est plusieurs fois plus grande que tout ce que tu peux imaginer.

Il marqua une pause, laissant ses mots s’imprégner.

— Des quartiers entiers où tu peux marcher une journée sans revoir la même rue. Des marchés qui ne dorment jamais. Des murailles si hautes qu’elles cachent le ciel à certains endroits.

Borik éclata d'un petit rire, secouant la tête.

— Et plusieurs fois plus bruyante aussi, ajouta-t-il. Tu finiras par ne même plus entendre tes propres pensées là-bas.

Il exagérait à peine, et cela fit souffler un léger rire à Lyria, qui jusque-là restait silencieuse. Elle esquissa un sourire discret, presque imperceptible, mais sincère.

— Vous allez lui faire peur avant même d’y arriver, murmura-t-elle.

Kael haussa les épaules.

— Ce n’est pas de la peur. C’est de la préparation.

Vaelor, lui, resta silencieux un instant de plus. Son regard se perdit vers l’horizon, là où la route continuait de s’étirer vers la capitale invisible.

S’il trouvait déjà ce relais impressionnant…

Alors Valéria devait réellement être hors de toute mesure.

Le voyage reprit en début d'après-midi.

Cette fois, le commandant Alaric ralentit légèrement son cheval.

Sans quitter la route des yeux, il prit finalement la parole.

— Savez-vous pourquoi le roi vous convoque personnellement ?

La question tomba dans le groupe comme une pierre dans une eau calme.

Personne ne répondit immédiatement.

Le bruit des sabots sur la route continua seul, régulier, presque hypnotique, comme si même les chevaux attendaient la réponse.

Gareth finit par rompre le silence.

— À cause d'Astrion.

Le commandant Alaric ne tourna même pas la tête.

— En partie.

Sa voix était posée, mais il y avait dans son ton quelque chose de plus lourd, comme une vérité qu’il n’aimait pas prononcer à voix haute.

Il laissa passer quelques secondes avant de continuer.

— Mais surtout...

Il ralentit légèrement son cheval, forçant les autres à l’écouter plus attentivement.

Puis il tourna enfin la tête vers eux.

Son regard était direct, presque froid.

— Parce que vous êtes les premiers à être revenus vivants d'une forteresse impériale depuis plusieurs siècles.

Le groupe se figea presque instantanément.

Gareth resta immobile, les sourcils légèrement froncés.

Il n’avait clairement pas connaissance de cette information.

Kael, lui, échangea un regard rapide avec Vaelor, sans dire un mot.

Lyria baissa légèrement les yeux, comme si elle essayait de replacer cette révélation dans ce qu’ils avaient vécu.

Borik serra instinctivement les rênes de son cheval.

Frère Eamon murmura une prière à peine audible.

Alaric, lui, continua comme si de rien n’était.

— Plusieurs expéditions ont déjà été envoyées dans des ruines impériales.

Il marqua une pause.

— Des unités d’élite. Des mages de cour. Des chevaliers royaux.

Chaque mot semblait peser davantage que le précédent.

— Aucune n'est revenue.

Le silence qui suivit fut différent du précédent.

Cette fois, il n’y avait plus seulement de la curiosité ou de la prudence dans l’air.

Il y avait une forme d’inquiétude.

Un malaise diffus, difficile à nommer, mais impossible à ignorer.

Vaelor sentit son estomac se contracter légèrement.

Il revit brièvement les couloirs sombres d’Astrion.

Les ombres.

Le silence anormal.

Et cette sensation constante d’être observé.

Il échangea un regard avec Kael.

Cette fois, aucun d’eux ne sourit.

Ils comprenaient enfin.

Pourquoi les regards avaient changé à la Guilde.

Pourquoi le commandant royal lui-même était venu.

Pourquoi le roi les attendait.

Ils n’étaient pas simplement des aventuriers chanceux.

Ils n’étaient pas seulement des survivants.

Ils étaient quelque chose de beaucoup plus rare.

Quelque chose que le royaume n’avait pas vu depuis des siècles.

Une exception vivante à une règle que personne n’avait jamais réussi à briser.

Et pour la première fois depuis leur départ d’Astrion...

Vaelor se demanda si leur retour n’était pas une victoire.

Mais le début d’un problème bien plus grand.

En fin d'après-midi, les cavaliers atteignirent le sommet d'une longue colline.

Le commandant ralentit.

Puis désigna l'horizon.

— Regardez.

Tous levèrent les yeux.

Au loin...

Dominant toute la plaine...

Se dressait une immense cité.

Elle semblait ne pas appartenir au même monde que les terres qu’ils venaient de traverser.

D'immenses murailles encerclaient la ville, si hautes qu’elles projetaient une ombre longue et imposante sur les champs environnants. Leur pierre claire captait la lumière du soleil déclinant, donnant l’impression qu’elles étaient vivantes, presque mouvantes.

Des dizaines de tours s'élevaient vers le ciel, certaines fines et élancées comme des lances, d’autres massives et fortifiées, toutes reliées par des passerelles et des structures complexes. De loin, la ville ressemblait à une forteresse impossible à prendre, une montagne façonnée par la main de l’homme.

Au centre...

Un gigantesque palais blanc dominait l'ensemble de la capitale.

Ses dômes et ses flèches reflétaient la lumière dorée du soir, éclatant comme une couronne posée sur la ville elle-même. Même à cette distance, son immensité était impressionnante, presque irréelle, comme si le palais avait été construit pour défier le ciel.

Borik souffla discrètement.

— Par les anciens...

Sa voix trahissait un mélange d’admiration et d’incrédulité.

Frère Eamon esquissa un sourire, les yeux brillants d’une curiosité presque enfantine.

— Magnifique...

Vaelor resta silencieux.

Son regard ne quittait pas la cité.

Jamais il n'avait imaginé une ville d'une telle taille. Même les récits les plus exagérés des voyageurs ne rendaient pas justice à ce qu’il avait sous les yeux. Tout semblait démesuré, organisé à une échelle qui dépassait l’entendement.

Il sentit quelque chose se serrer en lui.

Le monde était bien plus vaste qu’il ne l’avait cru.

Le commandant Alaric observa brièvement leurs réactions.

Un léger vent fit onduler sa cape sans qu’il ne bouge.

Puis il reprit calmement.

— Bienvenue...

Il marqua une légère pause, laissant le poids du mot s’installer.

— À Valéria.

La capitale du Royaume.

À ces mots, la cité sembla encore plus réelle, comme si son nom lui donnait une existence propre, une identité gravée dans l’histoire du monde.

Le soleil commençait lentement à disparaître derrière les murailles gigantesques, teintant le ciel de nuances rouges et orangées. Les ombres de la ville s’allongeaient, engloutissant peu à peu les plaines alentours.

Et Vaelor comprit que son aventure venait une nouvelle fois de changer d'échelle.

Ce qu’il avait vécu jusqu’ici n’était qu’un fragment.

Une introduction.

Les mystères d'Astrion étaient désormais derrière lui.

Devant lui...

S’étendait un monde encore plus vaste, plus complexe, plus dangereux peut-être.

L'attendait le cœur du royaume.

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