Le soleil venait tout juste de dépasser les hautes tours du palais lorsque Vaelor ouvrit les yeux.
Pendant quelques instants, il resta immobile, observant le plafond richement décoré de sa chambre.
Le silence qui régnait dans cette aile du palais était bien différent de celui de la forge familiale.
Ici...
Tout semblait parfaitement maîtrisé, presque irréel dans sa perfection. L’air lui-même paraissait retenu, comme si le palais entier respirait avec prudence, de peur de troubler l’ordre silencieux qui régnait dans cette aile.
Comme si même les murs avaient appris à ne pas faire de bruit, à effacer leur propre existence pour ne pas déranger ceux qui y vivaient.
Vaelor resta un instant immobile, laissant son regard parcourir la chambre richement décorée. Les tissus épais, les boiseries finement sculptées, la lumière douce filtrant à travers les rideaux… tout ici contrastait avec la rudesse des routes et des combats qu’il connaissait.
Il se leva lentement, sans précipitation, comme s’il craignait de briser cette harmonie fragile par un geste trop brusque.
Après avoir revêtu ses vêtements, il ajusta chaque pli avec une attention presque mécanique. Puis il attacha soigneusement sa plaque de bronze à sa ceinture, vérifiant une dernière fois sa position, comme si ce simple objet rappelait à la fois son statut et le poids de ce qu’il avait accompli.
Son regard s’arrêta quelques secondes sur l’épée impériale.
Elle reposait là, silencieuse, mais étrangement présente, comme si elle observait à son tour celui qui hésitait à la prendre.
Il hésita.
Ce n’était pas une hésitation de peur, mais de respect. Comme si toucher cette arme revenait à franchir une limite invisible.
Puis il décida de l’emporter.
Si le roi souhaitait entendre leur récit, cette lame en faisait désormais partie, témoin muet des profondeurs d’Astrion et des vérités qu’ils avaient arrachées à ses ruines.
Quelques instants plus tard, quelqu’un frappa doucement à la porte.
Le son était mesuré, respectueux, parfaitement contrôlé, comme tout dans ce palais.
— Entrez.
La porte s’ouvrit sans un grincement. Le serviteur royal de la veille se tenait là, impeccablement vêtu, et s’inclina aussitôt avec une précision presque cérémonielle.
— Monsieur Vaelor.
Le Conseil est prêt à vous recevoir.
Vaelor acquiesça légèrement, ajustant une dernière fois sa posture.
— Merci.
Quelques minutes plus tard...
Les cinq aventuriers rejoignirent le commandant Alaric dans un immense couloir de marbre.
Kael ajusta une dernière fois son armure.
Borik semblait inhabituellement nerveux.
Même Frère Eamon gardait les mains jointes.
Lyria observait silencieusement les immenses tapisseries représentant les anciens rois.
Le commandant prit finalement la parole.
— Écoutez-moi attentivement.
Tous tournèrent les yeux vers lui.
— Vous allez comparaître devant le Conseil Royal.
Il marqua une pause.
— Répondez uniquement aux questions que l'on vous pose.
Ne cherchez pas à impressionner qui que ce soit.
Racontez simplement la vérité.
Tous acquiescèrent.
Alaric hocha la tête.
— Très bien.
Il poussa alors les deux immenses portes.
La salle du Conseil était gigantesque, bien plus vaste que tout ce que les aventuriers avaient pu imaginer en franchissant les portes du palais. Le plafond, si haut qu’il semblait se perdre dans l’ombre, était soutenu par d’immenses colonnes de marbre blanc gravées de symboles anciens. Des vitraux colorés filtraient la lumière du matin, projetant sur le sol des reflets mouvants aux teintes rouges, dorées et bleutées, comme si le soleil lui-même hésitait à entrer dans ce lieu de pouvoir.
Une longue table de bois sombre, parfaitement polie, occupait le centre de la pièce. Elle était si grande qu’elle aurait pu accueillir une vingtaine de personnes sans que celles-ci ne se gênent. Chaque siège était occupé avec une rigueur presque cérémonielle.
Autour d'elle étaient assis plusieurs personnages.
Des nobles aux vêtements richement brodés, dont les regards calculateurs trahissaient autant d’ambition que de prudence.
Des officiers en armure légère, droits comme des statues, les mains posées près de leurs armes par réflexe plus que par nécessité.
Des mages aux robes ornées de runes lumineuses, dont les yeux semblaient observer bien au-delà du monde visible.
Tous portaient des vêtements ou des insignes témoignant d'une haute fonction, et chacun d’eux incarnait une part du pouvoir du royaume.
Au fond de la salle, dominant l’ensemble de la scène depuis une estrade légèrement surélevée, se trouvait le trône royal.
Un homme d'une soixantaine d'années y était assis, observant calmement les nouveaux arrivants. Sa posture était droite, mais sans rigidité, comme celle d’un homme habitué à porter le poids des décisions sans jamais en montrer la fatigue.
Sa couronne était simple.
Presque sobre.
Rien de comparable aux ornements extravagants que certains auraient pu imaginer pour un roi. Pourtant, cette simplicité même renforçait son autorité, comme si elle n’avait pas besoin d’être démontrée.
Mais son regard...
Lui seul suffisait à imposer le respect.
Un regard profond, lucide, qui semblait analyser non seulement les gestes, mais aussi les intentions, les doutes et les vérités cachées de ceux qui se tenaient devant lui.
Le roi.
Tous les aventuriers s'inclinèrent immédiatement, dans un mouvement synchronisé mêlant respect et tension.
Le silence devint presque oppressant.
— Relevez-vous.
Sa voix était calme.
Posée.
Mais elle portait naturellement dans toute la salle, sans qu’il ait besoin d’élever le ton.
Le roi observa chacun d'eux avec attention, prenant le temps de les évaluer un par un, comme s’il cherchait à comprendre ce que cette expédition avait réellement coûté à chacun.
Quelques secondes passèrent.
Un silence lourd, seulement troublé par le léger froissement des vêtements et le souffle discret des présents.
Avant qu'il ne reporte son attention sur Gareth.
— C'est vous qui commandiez cette expédition ?
Gareth redressa légèrement les épaules, conscient du poids de tous les regards posés sur lui.
— Oui, Votre Majesté.
Sa voix était ferme, mais mesurée, comme celle d’un homme habitué à parler devant des supérieurs sans jamais perdre son sang-froid.
Le roi ne manifesta aucune réaction immédiate. Il se contenta de l’observer encore un instant, comme s’il cherchait à confirmer la sincérité de sa réponse.
Puis il inclina légèrement la tête.
— Faites votre rapport.
Pendant près d'une heure...
Gareth raconta toute la mission dans ses moindres détails, comme s’il revivait chaque instant devant l’assemblée.
La découverte de la caravane.
Les corps figés dans le temps, les chariots éventrés, les traces d’un combat ancien dont il ne restait que des échos silencieux.
Les ruines.
Ces structures cyclopéennes à moitié ensevelies, dont les pierres semblaient encore vibrer d’une magie oubliée.
Le camp.
Les restes d’une présence récente, trop organisée pour être le fruit du hasard, trop inquiétante pour être ignorée.
Les anciennes galeries.
Ces tunnels interminables où la lumière semblait se dissoudre, où chaque pas résonnait comme un avertissement.
Les Veilleurs.
Ces silhouettes immobiles, presque humaines, mais trop parfaites pour l’être vraiment.
Le Général.
Cette présence écrasante, cette autorité brute qui avait failli briser leur volonté rien qu’en se manifestant.
Le Noyau.
Cette source d’énergie impossible, pulsant comme un cœur ancien au centre des profondeurs.
Le Geôlier.
Et enfin lui… cette entité qui n’aurait jamais dû exister, gardienne d’une prison dont personne ne connaissait encore la véritable nature.
La salle resta parfaitement silencieuse.
Un silence lourd, presque étouffant, comme si chaque mot prononcé avait alourdi l’air lui-même.
Personne n'interrompit le récit.
Même les conseillers semblaient captivés, certains penchés légèrement en avant, d’autres figés dans une expression grave, comme s’ils tentaient de mesurer l’ampleur de ce qu’ils venaient d’entendre.
Lorsque Gareth termina enfin...
Un court instant de vide suivit, comme si personne n’osait encore accepter que le récit était terminé.
Puis le roi croisa lentement les mains.
Ses doigts s’entrelacèrent avec une précision presque cérémonielle.
— Ainsi...
Sa voix était basse, mais elle portait dans toute la salle.
— Les anciennes légendes étaient vraies.
Un vieil homme assis à sa droite prit alors la parole.
Sa longue robe bleue était couverte de broderies dorées, complexes, presque vivantes à la lumière des torches.
Son visage ridé respirait l'intelligence, mais aussi une inquiétude contenue, comme quelqu’un qui comprend trop bien ce que les autres refusent encore d’admettre.
— Votre Majesté...
Il marqua une légère pause, choisissant ses mots avec soin.
— Si ce récit est exact...
Son regard se posa un instant sur les aventuriers.
— Alors Astrion ne s’est pas contenté de tomber.
Il a été construit.
Délibérément.
Pour protéger quelque chose.
Un frisson discret parcourut la salle.
Le roi acquiesça lentement.
— Je le pense également.
Il resta silencieux un instant, comme s’il pesait déjà les implications de cette conclusion.
Puis il tourna son regard vers Vaelor.
— Approchez.
Le jeune aventurier obéit immédiatement.
Ses pas résonnèrent légèrement sur le marbre, chaque mouvement mesuré, mais trahissant une tension qu’il ne parvenait pas totalement à dissimuler.
Le roi observa l'épée accrochée à sa ceinture.
— Est-ce bien l'arme dont parle le rapport ?
— Oui, Votre Majesté.
Sa voix était ferme, mais respectueuse.
— Puis-je la voir ?
Vaelor détacha lentement l'épée impériale.
Le geste était presque cérémoniel, comme s’il comprenait qu’il ne s’agissait pas d’une simple arme, mais d’un fragment d’histoire.
Il la présenta des deux mains.
Le roi ne la prit pas immédiatement.
Il observa d'abord les gravures.
Ses yeux suivirent les lignes anciennes, les symboles effacés par le temps mais encore chargés d’une étrange autorité.
Puis la garde.
Puis les détails du fourreau, comme s’il cherchait à confirmer une mémoire ancienne.
Enfin...
Il posa doucement une main sur le fourreau.
Un contact simple.
Mais dans la salle, plusieurs conseillers retinrent leur souffle.
Ses yeux se fermèrent un très court instant.
Lorsqu'il les rouvrit...
Son regard avait légèrement changé.
Il rendit immédiatement l'arme à Vaelor.
— Gardez-la.
Un murmure parcourut la salle.
Subtil d’abord, puis plus marqué, comme une vague d’incompréhension traversant les rangs des nobles.
L'un d'eux protesta aussitôt.
— Votre Majesté !
Sa voix tranchait avec le silence respectueux.
— Une telle relique devrait appartenir au trésor royal !
Le roi tourna simplement la tête vers lui.
Son regard suffit à faire taire toute contestation.
— Cette arme a été confiée à cet aventurier.
Sa voix était calme, mais définitive.
— Elle lui appartient.
Le silence revint.
Plus profond encore qu’auparavant.
Le roi poursuivit calmement.
— Les reliques choisissent parfois elles-mêmes leur destin.
Il laissa ces mots s’installer dans l’esprit de chacun.
— Je n'ai aucune intention d'aller contre cela.
Vaelor inclina respectueusement la tête.
— Merci, Votre Majesté.
Le vieil érudit reprit alors la parole.
— J'aimerais examiner les notes prises durant l'expédition.
Vaelor tendit son carnet.
L'homme parcourut lentement les croquis.
Puis s'arrêta sur celui représentant la borne impériale.
Son visage pâlit légèrement.
— Ce symbole...
Il leva lentement les yeux.
— Cela fait près de quatre cents ans que plus personne ne l'avait vu.
Tous les regards convergèrent vers lui.
L'érudit reprit d'une voix plus basse.
— Ce n'est pas seulement un emblème impérial.
Il posa doucement un doigt sur le dessin.
— C'était également le sceau des Gardiens du Noyau.
Cette fois...
Même le roi sembla surpris.
— Êtes-vous certain ?
— Absolument.
Le vieil homme referma lentement le carnet.
— Si ce symbole est réapparu...
Alors d'autres forteresses existent peut-être encore.
Le silence retomba.
Un silence bien différent cette fois.
Non plus celui du doute.
Mais celui des possibilités.
Le roi se leva lentement.
Tous les membres du Conseil l'imitèrent immédiatement.
— Nous avons beaucoup à préparer.
Il regarda une dernière fois les cinq aventuriers.
— Vous avez rendu un immense service au royaume.
Votre devoir est désormais terminé.
Reposez-vous.
La suite...
Revient maintenant au royaume.
Vaelor s'inclina.
Pourtant...
En quittant la salle du Conseil, une étrange sensation persistait au fond de lui.
Comme si Astrion n'avait pas réellement livré tous ses secrets.
Et que, quelque part...
Une autre forteresse attendait déjà d'être découverte.
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