Le système d'ascension

Chapitre 62 — La naissance d'Astrion

La pluie tombait doucement contre les vitres de la vieille demeure.

Le crépitement régulier des gouttes accompagnait le silence installé dans la pièce.

Personne ne parlait.

Vaelor gardait les yeux fixés sur Edwin.

Le vieil archiviste, lui, observait toujours l'épée impériale posée sur la table, comme si elle réveillait des souvenirs enfouis depuis bien trop longtemps.

Finalement, il inspira profondément.

— Avant de parler d'Astrion...

Il leva lentement les yeux vers Vaelor.

— Il faut d'abord comprendre pourquoi cette forteresse a été construite.

Le jeune aventurier acquiesça silencieusement.

Edwin joignit lentement les mains.

— Aujourd'hui, la plupart des royaumes enseignent que l'Empire est tombé à cause de guerres internes, d'une crise politique et de l'effondrement de son administration.

Il secoua doucement la tête.

— C'est vrai...

Mais ce n'est qu'une partie de la vérité.

Le silence retomba, lourd, presque étouffant, comme si la pièce elle-même retenait son souffle.

Dehors, la pluie continuait de frapper les vitres avec une régularité froide, mais à l’intérieur, plus rien ne semblait exister en dehors des paroles d’Edwin.

Il resta immobile quelques secondes, le regard perdu dans un point invisible, comme s’il cherchait dans ses propres souvenirs la manière la plus juste de raconter ce qu’il s’apprêtait à révéler.

Puis il reprit, d’une voix plus basse, plus grave.

— Il y a environ huit siècles...

Le continent était très différent de ce que vous connaissez aujourd’hui.

Il marqua une pause, laissant le poids de ses mots s’installer.

— Les royaumes actuels n’existaient pas encore.

À leur place s’étendait un seul et unique pouvoir.

Un Empire.

Un Empire si vaste qu’aucune frontière ne semblait pouvoir l’arrêter.

Il leva légèrement la main, comme pour dessiner dans l’air l’étendue de ce passé révolu.

— Un seul gouvernement.

Une seule armée.

Une seule monnaie.

Une seule loi.

Chaque phrase tombait comme un coup de marteau, simple, implacable, irréfutable.

Edwin se tut un instant.

Puis, lentement, il se leva de sa chaise.

Le bois grinça sous son poids, rompant brièvement le silence.

Il s’approcha de l’immense carte accrochée au mur, une relique ancienne aux couleurs passées, où les frontières d’un autre âge étaient encore visibles malgré le temps.

Ses doigts tremblèrent légèrement lorsqu’il les posa sur la surface.

Du bout des doigts, il suivit les anciennes lignes tracées à l’encre noire, comme s’il retraçait un souvenir vivant.

— À son apogée...

L’Empire contrôlait presque tout le continent connu.

Sa voix s’était adoucie, presque respectueuse.

— Des montagnes glacées du Nord jusqu’aux mers chaudes du Sud.

Des forêts profondes de l’Ouest jusqu’aux étendues arides de l’Est.

Il s’arrêta un instant, observant l’ampleur de ce qu’il décrivait.

— Rien ne lui échappait.

Rien ne lui résistait.

Un léger sourire, presque imperceptible, effleura ses lèvres.

— Pendant près de deux siècles...

La paix régna.

Une paix étrange, totale, presque irréelle.

Vaelor, silencieux jusqu’ici, s’était rapproché de la carte sans même s’en rendre compte.

Ses yeux parcouraient les anciennes frontières, essayant d’imaginer un monde aussi vaste, aussi unifié.

Le territoire impérial était gigantesque.

Bien plus vaste que n’importe quel royaume actuel.

Bien plus écrasant aussi.

Il déglutit légèrement.

— Alors...

Sa voix était plus basse, presque hésitante.

— Pourquoi tout a disparu ?

Le silence qui suivit fut immédiat.

Edwin ne répondit pas tout de suite.

Il resta figé devant la carte, immobile, comme si la question venait de rouvrir une blessure ancienne.

Puis, lentement, son expression changea.

Son regard s’assombrit.

Toute trace de nostalgie disparut.

— Parce qu’un jour...

Ils ouvrirent une porte qui n’aurait jamais dû être ouverte.

Les mots tombèrent dans la pièce comme une sentence.

Aucune explication supplémentaire.

Aucune nuance.

Juste cette vérité brute, inquiétante.

Un frisson parcourut l’air.

Même Alaric, jusque-là silencieux et impassible, redressa légèrement la tête, son regard devenant plus attentif, plus grave.

Edwin inspira lentement.

Puis il reprit, comme s’il franchissait un point de non-retour.

— Les plus grands mages de l'époque cherchaient une nouvelle source de mana.

Une énergie capable d'alimenter tout l'Empire.

Leurs recherches les conduisirent vers un phénomène qu'ils ne comprenaient pas encore.

Il marqua une courte pause.

— Une fissure.

Vaelor fronça les sourcils.

— Une fissure ?

Edwin acquiesça.

— Une déchirure entre notre monde...

Et un autre.

Le jeune aventurier sentit immédiatement son cœur accélérer.

Le vieil homme poursuivit calmement.

— Au début...

Rien ne se produisit.

Seulement un mana étrange.

Extrêmement dense.

Très différent du nôtre.

Les chercheurs pensèrent avoir trouvé une bénédiction.

Ils commencèrent à l'étudier.

À l'utiliser.

À l'exploiter.

Son regard devint plus sombre.

— Puis...

Les premières créatures apparurent.

Le silence retomba.

Edwin reprit d'une voix plus basse.

— Elles n'étaient pas nombreuses.

Seulement quelques-unes.

Les soldats impériaux les éliminèrent rapidement.

Ils pensèrent que le problème était réglé.

Mais...

Il secoua lentement la tête.

— Chaque créature détruite semblait être remplacée par une autre.

Plus forte.

Plus adaptée.

Comme si...

Elles apprenaient.

Vaelor sentit un frisson lui parcourir le dos.

Cette description ressemblait exactement à ce que le Général avait laissé entendre.

Edwin poursuivit.

— Elles ne formaient pas une armée.

Elles n'obéissaient pas à un roi.

Elles ne cherchaient pas à conquérir.

Il marqua une pause.

— Elles existaient simplement pour détruire.

Tout.

Sans distinction.

Hommes.

Monstres.

Animaux.

Même leurs semblables.

Alaric prit finalement la parole.

— Les Chroniques Royales les appellent...

Les créatures du Néant.

Edwin acquiesça.

— Oui.

Il regarda Vaelor.

— Le mot "Néant" ne désigne pas un royaume.

Ni un peuple.

C'est simplement le nom que nos ancêtres ont donné au monde d'où elles venaient, faute de comprendre sa véritable nature. Un nom imparfait, presque réducteur, comme si le langage humain avait tenté de contenir quelque chose qui le dépassait déjà.

Un monde où seule la destruction semblait avoir un sens. Un endroit où les lois de la création elle-même paraissaient inversées, où toute forme de stabilité finissait tôt ou tard par se fissurer, se dissoudre, ou être consumée par une force que personne n’avait su nommer correctement.

Le jeune aventurier resta silencieux.

Son regard s’était perdu dans le vide, comme s’il essayait de visualiser ce monde impossible. Mais plus il tentait de l’imaginer, plus une sensation étrange s’imposait à lui : celle d’un vide absolu, non pas l’absence de vie, mais l’absence même de logique.

Toutes les pièces commençaient lentement à s'assembler.

Pas brutalement. Pas comme une révélation soudaine. Mais comme un mécanisme ancien qui se remettait en marche après des siècles d’oubli, chaque engrenage trouvant enfin sa place.

Le Général.

Le Geôlier.

Les Veilleurs.

Le Noyau.

Chaque nom résonnait désormais différemment dans l’esprit de Vaelor, chargé d’un poids nouveau, d’une fonction précise dans un système qu’il ne faisait que commencer à comprendre. Ce n’étaient pas de simples titres ou des rôles isolés, mais les fragments d’une même architecture, pensée pour contenir quelque chose d’incontrôlable.

Tout prenait enfin un sens.

Un sens inquiétant, mais cohérent. Et c’était peut-être cela le plus terrifiant : non pas l’inconnu, mais la logique implacable qui se dessinait derrière lui.

Edwin retourna près de la table.

Il posa doucement une main sur l'épée impériale.

— L'Empereur comprit rapidement que cette guerre ne pouvait pas être gagnée par la force seule.

Chaque victoire coûtait trop cher.

Chaque brèche refermée finissait par s'ouvrir de nouveau.

Alors...

Il prit une décision.

Une décision qui allait changer l'Histoire.

Vaelor sentit instinctivement que la suite était importante.

Très importante.

— Il ordonna la construction des Forteresses-Noyaux.

Edwin sortit alors un vieux parchemin soigneusement enroulé.

Le papier était jauni par le temps.

Il le déroula délicatement sur la table.

Un ancien plan apparut.

Le continent y était représenté avec précision.

Mais cette fois...

Plusieurs symboles étaient dessinés.

Pas 1.

Pas 2.

Vaelor les compta rapidement.

9 emblèmes identiques à celui d'Astrion.

Répartis sur tout le continent.

Son souffle se coupa légèrement.

— Il y en avait...

9 ?

Edwin hocha lentement la tête.

— 9 forteresses.

9 Noyaux.

9 sceaux.

Il posa doucement son doigt sur celui représentant Astrion.

— Ce que vous avez protégé...

N'était qu'un seul verrou.

Le silence s'abattit sur la pièce.

Vaelor fixait toujours la carte.

9...

Cela signifiait que 8 autres forteresses existaient encore.

Ou avaient existé.

Edwin replia lentement le parchemin.

— Huit siècles ont passé.

Beaucoup ont probablement été détruites.

D'autres sont peut-être encore intactes.

Il leva finalement les yeux vers Vaelor.

— Mais une chose est certaine.

Sa voix se fit plus grave.

— Si quelqu'un cherche aujourd'hui les anciennes Forteresses-Noyaux...

Alors Astrion n'était probablement que la première.

La pluie continuait de tomber derrière les vitres.

Dans la pièce...

Personne ne trouva les mots.

Vaelor comprenait enfin.

Ce qu'ils avaient vécu à Astrion...

N'était pas la fin d'une histoire.

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