Le système d'ascension

Chapitre 74 — Les yeux de la capitale

Les jours passaient.

Et, contre toute attente, rien ne semblait troubler le quotidien de la capitale.

Les grandes avenues restaient animées du lever au coucher du soleil. Les marchands continuaient de vanter leurs produits, les artisans faisaient résonner leurs marteaux dans les ateliers, et les aventuriers entraient et sortaient de la Guilde comme si le monde n'avait jamais été menacé.

Pourtant...

Vaelor savait désormais que cette tranquillité n'était qu'une façade.

Sous les pavés de la ville.

Sous les vieux quartiers.

Sous les fondations mêmes du palais royal.

Dormait encore une partie de l'Empire.

Et quelqu'un...

Continuait à s'y intéresser.

Depuis sa mission dans les souterrains, Vaelor avait repris un rythme de vie presque ordinaire.

Chaque matin, il rejoignait la Guilde royale.

Il choisissait un contrat.

L'accomplissait.

Puis rentrait discrètement à son auberge.

Il évitait volontairement les missions spectaculaires.

Plus sa réputation grandissait...

Plus il préférait rester discret.

Le maître de Guilde lui avait demandé de continuer à vivre comme un aventurier ordinaire.

Il appliquait cette consigne à la lettre.

Ce matin-là, pourtant, quelque chose changea.

Alors qu'il parcourait le tableau des contrats, une mission attira immédiatement son attention.

Mission : Inventaire des anciennes réserves royales

Objectif :

Accompagner un fonctionnaire chargé de recenser plusieurs entrepôts abandonnés appartenant autrefois au domaine royal.

Difficulté :

Bronze.

Récompense :

35 pièces d'argent.

Vaelor resta quelques secondes devant le parchemin.

Encore des bâtiments anciens.

Encore des constructions oubliées.

La coïncidence devenait presque étrange.

Il décrocha malgré tout le contrat.

Le fonctionnaire qui l'attendait devant la Guilde semblait totalement dépassé.

Petit.

Maigre.

Les bras chargés de registres.

Il s'appelait Oswin.

— Ah... enfin !

Vous êtes mon escorte ?

— Oui.

— Tant mieux.

Je déteste ces vieux bâtiments.

Ils grincent toujours...

Comme s'ils étaient habités.

Vaelor esquissa un léger sourire.

— Espérons qu'ils ne le soient pas.

Le vieil homme éclata nerveusement de rire.

— Vous plaisantez...

Mais moi, pas vraiment.

Les anciens entrepôts se situaient dans un quartier presque abandonné de la capitale.

Autrefois, ils servaient à stocker les réserves destinées aux armées royales.

Aujourd'hui...

La plupart étaient condamnés.

Les grandes portes de bois avaient été renforcées.

Certaines fenêtres étaient murées.

L'ensemble donnait une étrange impression d'abandon.

Oswin consulta rapidement son registre.

— Nous devons inspecter trois bâtiments aujourd'hui, annonça Oswin en consultant nerveusement son registre. Simple formalité.

Vaelor acquiesça sans un mot, ajustant légèrement la sangle de son équipement. Le quartier dans lequel ils se trouvaient n’avait rien d’accueillant : rues étroites, pavés disjoints, façades rongées par le temps. Même en plein jour, l’endroit semblait oublié du reste de la capitale.

Ils commencèrent leur tournée.

Le premier entrepôt se dressait au bout d’une ruelle étroite, comme s’il avait été repoussé hors du regard des habitants. La porte céda dans un grincement sec lorsqu’Oswin la poussa, et un nuage de poussière s’échappa immédiatement de l’ouverture.

À l’intérieur, l’air était lourd, presque stagnant.

Le fonctionnaire toussa.

— Par les dieux… ça n’a pas été ouvert depuis des années…

Vaelor entra sans réagir, balayant lentement la pièce du regard.

Le premier entrepôt ne révéla rien d’intéressant.

Quelques caisses pourries, dont le bois s’effritait au moindre contact.

Des tonneaux vides, couchés sur le côté comme des carcasses abandonnées.

Beaucoup de poussière, suffisamment épaisse pour masquer les traces de pas anciennes.

Rien d’anormal.

Rien d’utile.

Oswin nota rapidement quelques observations, visiblement soulagé de pouvoir passer au suivant.

Le deuxième entrepôt, en revanche, ne leur laissa même pas cette illusion de travail.

Dès leur arrivée, ils comprirent qu’il était condamné.

Une partie du toit s’était effondrée, laissant passer la lumière du ciel en larges failles irrégulières. Les murs portaient des fissures profondes, et des blocs de pierre gisaient au sol comme les restes d’un géant brisé.

Oswin soupira.

— Inutile d’insister… il est dangereux d’entrer.

Vaelor observa brièvement la structure, évaluant les angles, les points de rupture, les zones encore stables. Puis il acquiesça.

Les deux hommes ne purent même pas entrer.

Ils contournèrent simplement les ruines, laissant derrière eux le craquement du vent dans les débris.

Mais devant le troisième…

L’atmosphère changea subtilement.

Vaelor ralentit instinctivement.

Ce n’était pas quelque chose de visible au premier regard.

Plutôt une sensation.

Comme une pression légère dans l’air.

La porte se dressait devant eux, massive, renforcée de ferrures anciennes. Pourtant, ce n’était pas sa solidité qui attirait l’attention.

C’était son apparence.

La texture du bois.

Les motifs gravés, à peine visibles sous les couches de vernis vieilli.

Très ancienne.

Beaucoup plus ancienne que le bâtiment lui-même.

Oswin, lui, ne semblait rien remarquer.

— Celui-ci a l’air en meilleur état… tant mieux, on va pouvoir finir vite.

Vaelor ne répondit pas.

Il s’approcha lentement, ses pas devenant plus mesurés à mesure qu’il réduisait la distance.

Son regard se fixa sur un détail précis : une jonction entre deux planches, trop parfaite pour être médiévale, trop précise pour une construction récente.

Il posa discrètement la main sur le bois.

Et immédiatement…

Une sensation froide remonta le long de ses doigts.

Pas du froid physique.

Quelque chose de plus profond.

Comme un écho.

Son regard se durcit légèrement.

Il activa silencieusement Analyse.

Puis activa Analyse.

────────────────────

Porte impériale réemployée

Origine :

Empire d'Astrion.

Fonction d'origine :

Accès secondaire.

────────────────────

Il retira immédiatement sa main.

Encore une fois...

Les bâtisseurs du royaume avaient réutilisé des matériaux impériaux.

Oswin remarqua son hésitation.

— Quelque chose ne va pas ?

— Non.

Je regardais simplement la qualité du bois.

Le vieil homme haussa les épaules.

— Les anciens construisaient toujours plus solide que nous.

Ils pénétrèrent dans le bâtiment.

La lumière filtrait difficilement entre les poutres, comme si elle hésitait à entrer dans un lieu qui n’avait plus été visité depuis des années. Chaque pas soulevait un nuage de poussière épais, qui flottait lentement dans l’air avant de retomber sur les planches craquantes du sol. L’odeur était celle du bois ancien, de l’humidité stagnante et du temps oublié.

Oswin commença immédiatement son inventaire, griffonnant nerveusement sur son registre.

— Trois étagères.

Vides.

Il tourna une page, fronça les sourcils.

— Deux armoires.

Inutilisables.

Il les observa à peine, comme s’il voulait en finir au plus vite avec cet endroit qui lui donnait visiblement la chair de poule.

Vaelor, lui, ne prêtait déjà plus attention aux paroles du fonctionnaire.

Son regard parcourait lentement les murs.

Quelque chose clochait.

Ce n’était pas une anomalie évidente, ni une fissure inquiétante, ni même une trace de dégradation. C’était plus subtil. Une impression. Un détail que l’œil ordinaire aurait ignoré sans y penser.

Mais lui, il avait appris à ne plus ignorer ce genre de choses.

Une pierre, légèrement différente des autres, attira finalement son attention.

Très légèrement.

À peine un changement de teinte, une coupe un peu trop nette, une intégration trop parfaite pour être naturelle.

Il s’approcha sans un mot.

Ses doigts effleurèrent la surface.

Froide.

Et là, sous la poussière accumulée, une gravure apparut.

Fine.

Presque effacée par le temps.

Mais reconnaissable entre toutes.

Toujours cette étoile à huit branches.

Vaelor resta immobile un instant.

Son regard se durcit légèrement.

Il soupira intérieurement.

« Encore… »

Ce symbole revenait trop souvent.

Trop régulièrement.

Comme s’il refusait de disparaître, comme s’il s’accrochait à lui, peu importe où il allait.

Décidément…

Plus il cherchait à mener une vie normale, plus le passé semblait se glisser dans chaque recoin de la capitale. Comme si les vestiges de l’Empire n’étaient pas seulement enfouis sous la ville… mais encore actifs, encore présents, observant silencieusement ceux qui osaient s’en approcher.

Cette fois, pourtant…

Il ne fit rien de plus.

Aucune inspection approfondie.

Aucune alerte.

Il se contenta de sortir un petit carnet de sa poche, d’y noter rapidement l’emplacement exact de la pierre, ainsi que le symbole observé.

Puis il referma le carnet.

Et s’éloigna, comme si de rien n’était.

La journée se termina sans autre découverte.

En quittant les entrepôts, Oswin semblait soulagé.

— Merci.

Je déteste vraiment ces vieux bâtiments.

Vaelor sourit légèrement.

— Pourquoi ?

Le vieil homme hésita.

Puis répondit presque à voix basse.

— Parce qu'on a toujours l'impression...

Qu'ils attendent quelque chose.

Ces mots restèrent longtemps dans l'esprit du jeune aventurier.

En revenant vers la Guilde...

Vaelor remarqua une silhouette appuyée contre un mur, de l'autre côté de la rue.

Un homme.

Capuche sombre.

Il ne bougeait presque pas, comme s’il faisait partie du décor, fondu dans l’ombre projetée par les toits étroits de la capitale. Pourtant, quelque chose dans sa posture trahissait une attention trop précise pour être anodine.

Il semblait regarder dans sa direction.

Pas un regard vague de passant.

Un regard qui attendait.

À peine leurs regards se croisèrent-ils...

Que l'inconnu reprit calmement sa marche.

Sans se presser.

Sans chercher à fuir.

Juste assez vite pour ne pas paraître suspect, mais pas assez pour donner l’impression d’être surpris.

Vaelor, lui, s’arrêta.

Son instinct s’était déjà éveillé avant même qu’il ne comprenne pourquoi.

Il observa quelques secondes la silhouette disparaître dans la foule, se mêlant aux passants comme si elle n’avait jamais existé. Pourtant, il nota mentalement chaque détail : la direction prise, la cadence des pas, la manière dont l’homme évitait les zones trop éclairées.

Puis reprit lui aussi sa route.

Mais cette fois, son esprit n’était plus vraiment à la Guilde.

Quelqu’un venait de le regarder.

Et ce n’était pas un hasard.

Il n'était pas certain.

Peut-être n'était-ce qu'un passant.

Peut-être pas.

Mais une chose devenait évidente.

Depuis les événements d'Astrion...

Il avait de plus en plus souvent l'impression...

De ne plus jamais être réellement seul.

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