La pluie tombait doucement sur la capitale.
Une pluie fine, presque silencieuse, qui enveloppait les rues d'un voile gris et faisait briller les pavés sous la lumière des lanternes.
Vaelor marchait d'un pas tranquille.
Sa capuche rabattue sur la tête le protégeait à peine de l'humidité.
Depuis plusieurs jours, une même impression ne le quittait plus.
Quelqu'un l'observait.
Pas constamment.
Pas suffisamment longtemps pour qu'il puisse en être certain.
Mais assez souvent pour éveiller son instinct.
Il avait remarqué plusieurs détails.
Une silhouette aperçue au détour d'une rue.
Un homme qui semblait disparaître dès qu'il tournait la tête.
Des regards qui s'attardaient parfois un peu trop longtemps sur lui.
Peut-être n'était-ce qu'une illusion.
Ou peut-être pas.
Il n'avait aucune preuve.
Seulement cette sensation persistante.
Et Vaelor avait appris à faire confiance à son instinct.
En arrivant devant la Guilde royale, il secoua légèrement sa cape pour en chasser les gouttes d'eau avant de pénétrer dans le bâtiment.
À l'intérieur, l'ambiance était plus calme que d'habitude.
La pluie avait découragé une partie des aventuriers.
Le tableau des missions était encore bien rempli.
Il s'en approcha.
Son regard parcourut rapidement les différents contrats.
Puis...
Une voix l'interrompit.
— Vaelor.
Il tourna immédiatement la tête.
La réceptionniste lui adressait un sourire discret.
— Le maître de Guilde souhaiterait te voir.
Encore.
Le jeune homme ne manifesta aucune surprise.
Il hocha simplement la tête.
— Je m'y rends immédiatement.
Quelques instants plus tard...
Il frappa doucement à la porte du bureau.
— Entre.
La voix grave du maître de Guilde résonna aussitôt.
En pénétrant dans la pièce, Vaelor remarqua immédiatement une présence inhabituelle.
Le maître de Guilde n'était pas seul.
À côté de lui se tenait Selene.
L'archiviste impériale.
Elle semblait consulter plusieurs rouleaux de parchemin disposés sur une grande table.
Des documents anciens, couverts de symboles et de schémas qu'il ne reconnaissait pas tous, s'étalaient en désordre contrôlé, comme si quelqu'un avait passé des heures à les comparer, les recouper, les annoter.
L'air dans la pièce était plus lourd qu'à l'extérieur.
Pas physiquement.
Mais dans l'attention.
Dans la tension silencieuse qui accompagnait toujours les sujets importants.
En apercevant Vaelor, Selene referma doucement le document qu'elle lisait, sans précipitation, comme si elle venait de terminer une pensée qu'elle ne voulait pas interrompre.
— Merci d'être venu aussi rapidement.
Le maître de Guilde l'invita à s'asseoir.
— Nous avons quelque chose à te montrer.
Vaelor prit place en silence.
Son regard passa de l'un à l'autre.
Le maître de Guilde avait les mains croisées, posées sur le bureau, mais ses doigts trahissaient une légère agitation. Selene, elle, restait parfaitement calme, mais ses yeux ne quittaient pas Vaelor, comme si elle cherchait déjà à anticiper sa réaction.
L'atmosphère était différente.
Plus grave.
Plus concentrée.
Comme si une découverte importante venait d'être faite.
Ou pire...
Comme si quelque chose venait de commencer à bouger dans l'ombre, et qu'ils venaient seulement d'en percevoir le premier signe.
Selene déroula lentement un parchemin jauni.
Cette fois, il ne s'agissait pas d'une carte.
Mais d'une généalogie.
Des dizaines de noms s'étendaient sur plusieurs générations.
Certains étaient reliés.
D'autres barrés.
Au sommet...
Une seule famille.
Maison Valerius.
Vaelor observa l'arbre généalogique en silence.
Plus il le fixait, plus il avait l'impression que les noms semblaient peser sur le parchemin, comme si chaque ligne portait encore l'écho de vies disparues.
— Je ne comprends pas...
Selene leva les yeux.
— Cette famille était autrefois chargée de conserver les archives impériales.
Elle fit glisser son doigt jusqu'à plusieurs branches secondaires.
— Ils n'étaient pas une maison noble de guerre, ni une lignée politique dominante. Leur rôle était plus discret… mais essentiel.
Elle marqua une courte pause.
— Ils gardaient la mémoire de l’Empire.
Les traités anciens, les lignées officielles, les secrets scellés… tout passait par eux.
Puis son doigt descendit lentement sur les branches.
— Après la chute de l'Empire...
La plupart de ses membres disparurent.
Certains furent exécutés.
D'autres se dispersèrent.
D'autres encore… effacèrent volontairement leur existence.
Le maître de Guilde poursuivit calmement.
— Pendant longtemps...
Nous avons pensé que cette lignée s'était totalement éteinte.
Comme si elle avait été effacée du monde lui-même.
Il marqua une pause.
Puis posa doucement un second document sur la table.
— Jusqu'à aujourd'hui.
Le nouveau parchemin était beaucoup plus récent.
Il s'agissait d'un registre de naissance.
Contrairement au premier, celui-ci était propre, officiel… presque banal.
Mais un seul nom y était entouré.
Vaelor lut lentement.
Ses yeux suivirent les lignes une à une, comme s’il cherchait une erreur, une incohérence, quelque chose qui rendrait tout cela absurde.
Mais il n’y en avait pas.
Puis il fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi me montrer cela ?
Sa voix était plus basse qu’auparavant.
Selene prit une profonde inspiration.
— Parce que cette personne a disparu il y a une dizaine d'années.
Sans laisser la moindre trace.
Aucun corps.
Aucun témoin fiable.
Aucun rapport de mort confirmé.
Le jeune aventurier demeura silencieux.
Son regard ne quittait plus le nom entouré.
L'archiviste poursuivit.
— Officiellement...
Il est mort.
Mais aucune preuve n'a jamais été retrouvée.
Et dans notre métier… l’absence de preuve est parfois plus inquiétante qu’une preuve elle-même.
Elle posa ensuite un petit médaillon sur la table.
Un médaillon d'argent.
Il tinta légèrement en touchant le bois.
Au centre...
Une étoile à huit branches.
Fine.
Parfaitement gravée.
Presque identique à un sceau ancien.
Exactement la même que celle gravée à l'intérieur de la bague remise à Vaelor.
Le silence s’épaissit dans la pièce.
Son regard se durcit.
— Encore ce symbole...
murmura-t-il.
Cette fois, ce n’était plus seulement de la curiosité.
C’était une tension plus profonde.
Comme si ce motif revenait trop souvent pour être une coïncidence.
Le maître de Guilde acquiesça lentement.
— Nous retrouvons désormais cette étoile partout.
Dans les anciennes forteresses.
Dans les archives scellées.
Sur certains mécanismes que personne ne comprend plus.
Et maintenant...
Au sein même d'une vieille famille impériale.
Elle croisa les mains.
— Ce qui signifie une chose, Vaelor.
Ce symbole n’appartient pas à un lieu.
Ni à une époque.
Il appartient à quelque chose qui a survécu à tout le reste.
Un lourd silence s'installa.
Vaelor réfléchissait.
Toutes ces découvertes semblaient indépendantes.
Et pourtant...
Elles revenaient toujours au même point.
L'Empire.
Les Forteresses.
Les Archives.
Et cette mystérieuse étoile.
Finalement, il leva les yeux.
— Pensez-vous que cette famille existe encore ?
Selene hésita quelques secondes.
Puis répondit honnêtement.
— Je l'ignore.
Mais si quelqu'un cherche encore les anciennes Forteresses...
Alors il est probable qu'il cherche également les descendants de ceux qui les protégeaient autrefois.
Le maître de Guilde se leva.
Il marcha lentement jusqu'à la fenêtre.
La pluie tombait toujours.
Les passants se pressaient sous leurs capes.
Il resta quelques instants silencieux.
Puis reprit.
— Vaelor...
Depuis quelque temps...
Tu sembles attirer des événements très particuliers.
Le jeune homme ne répondit pas.
Il le savait déjà.
Ce n’était pas une surprise pour lui. Depuis Astrion, depuis les ruines, depuis les combats successifs et les rencontres improbables, il avait cessé de croire à la simple coïncidence. Chaque pas qu’il faisait semblait désormais laisser une trace plus profonde que prévu, comme si quelque chose — ou quelqu’un — observait sa progression avec une attention particulière.
Le vieil homme poursuivit.
— Je ne crois plus au hasard.
Il se retourna légèrement, jetant un regard vers la cour d’entraînement où les bruits des armes continuaient de résonner, indifférents à leur conversation.
— Fais désormais attention aux personnes qui s'intéressent à toi.
Il marqua une courte pause, comme s’il pesait ses mots.
— Pas seulement aux monstres.
— Pas seulement aux ruines.
Il tourna enfin complètement la tête vers Vaelor, son regard devenant plus grave.
— Aux hommes.
Ces derniers mots restèrent suspendus dans le silence.
Ils semblaient plus lourds que les coups d’épée qui résonnaient autour d’eux.
Vaelor sentit instinctivement que ce n’était pas un simple conseil d’instructeur. C’était une mise en garde fondée sur l’expérience, peut-être même sur des erreurs passées.
Il acquiesça lentement.
— Je comprends.
En quittant la Guilde royale...
La pluie avait cessé.
Le ciel restait couvert, d’un gris lourd qui semblait encore retenir les gouttes sans jamais les laisser tomber. L’air était frais, presque humide, et les pavés de la capitale luisaient sous la lumière diffuse du matin.
Les rues étaient encore humides, et chaque pas de Vaelor produisait un léger écho étouffé, comme si la ville elle-même n’était pas encore tout à fait réveillée.
Il marchait tranquillement, sans se presser, laissant son esprit digérer l’entraînement qu’il venait de vivre. Les paroles d’Aldren résonnaient encore dans sa tête, mêlées aux sensations de son corps encore légèrement endolori.
Il passa devant une vitrine.
Le verre était légèrement embué par l’humidité extérieure, mais suffisamment clair pour refléter les passants.
Par simple réflexe...
Son regard croisa son propre reflet.
Un jeune homme aux traits calmes, mais aux yeux plus affûtés qu’avant. Quelqu’un qui commençait à comprendre que la force ne venait pas seulement des compétences, mais de la manière de les utiliser.
Puis...
Un second visage apparut derrière lui.
Très brièvement.
Une silhouette encapuchonnée.
Floue.
Presque irréelle.
Mais suffisamment nette pour que son instinct s’alarme immédiatement.
Vaelor s’arrêta net.
Son corps réagit avant même que sa pensée ne se forme complètement.
Il se retourna immédiatement.
La rue était presque vide.
Quelques passants continuaient leur chemin sans prêter attention à lui. Une vieille femme avançait lentement en s’appuyant sur son panier. Deux marchands discutaient à voix basse devant une boutique encore fermée. Un chien errant fouillait près d’un tonneau renversé.
Personne d’autre.
Aucune silhouette suspecte.
Aucune capuche visible.
Rien.
Pourtant...
Vaelor ne bougea pas.
Son regard balaya lentement les environs, méthodique, précis, comme s’il analysait un champ de bataille invisible. Chaque recoin, chaque angle mort, chaque reflet dans les fenêtres humides.
Son instinct ne se calmait pas.
Au contraire.
Il s’intensifiait.
Ce n’était pas une simple impression.
Ce n’était pas une erreur de fatigue.
Il avait vu quelque chose.
Et surtout...
Il avait senti quelque chose.
Une présence.
Brève.
Contrôlée.
Mais réelle.
Il inspira lentement.
Son esprit repassa la scène en boucle.
Le reflet.
Le mouvement derrière lui.
L’instant trop court pour être accidentel.
Quelqu’un avait été là.
Et cette personne savait exactement comment disparaître.
Vaelor serra légèrement la mâchoire.
Son regard se durcit.
Cette fois...
Il était certain de ne pas avoir rêvé.
Quelqu’un...
Le suivait réellement.
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