Personne ne bougea.
Le vent lui-même semblait avoir cessé de souffler, comme si la forêt retenait son souffle en même temps qu’eux.
Tous les regards étaient fixés sur cette gigantesque empreinte imprimée dans la terre meuble. Elle était si profonde qu’on aurait dit qu’une montagne avait marché ici.
Roland demeura accroupi plusieurs longues secondes, le visage fermé et concentré. Il passa lentement deux doigts dans la marque laissée par la créature avant de les porter à hauteur de ses yeux. Il frotta la terre entre ses doigts, analysant la texture avec une précision presque mécanique.
La terre était encore humide.
Trop humide pour être ancienne.
Il se releva d'un mouvement lent, sans quitter la trace des yeux.
— Cette trace est récente...
Il marqua une pause.
Très récente.
Marcus fronça immédiatement les sourcils, se rapprochant d’un pas.
— Tu veux dire... d'aujourd'hui ?
Sa voix trahissait une légère tension.
Roland secoua lentement la tête.
— Je n'en suis pas certain.
Il croisa les bras, réfléchissant.
— Mais ce n’est certainement pas d'il y a deux jours. Le sol n’aurait pas gardé autant d’humidité.
Le silence retomba aussitôt, plus lourd encore qu’avant.
La jeune archère, qui jusqu'à présent était restée discrète en arrière, décrocha lentement son arc de son épaule. Le geste était fluide, presque instinctif.
Sans un mot, elle encocha une flèche.
Le bois grinça légèrement sous la tension de la corde.
Son regard balayait les arbres avec une concentration extrême, cherchant le moindre mouvement suspect entre les troncs sombres.
Vaelor sentit aussitôt son corps se tendre.
Ce n’était pas une réaction volontaire.
C’était instinctif.
Les souvenirs du véritable propriétaire de ce corps remontaient naturellement, comme des réflexes gravés dans la chair.
Face à un prédateur...
Le pire ennemi était la panique.
Il inspira profondément.
Une fois.
Puis une seconde.
Puis activa instinctivement sa nouvelle compétence.
Analyse.
Pendant une fraction de seconde, le monde sembla ralentir.
Les sons s’étouffèrent légèrement.
Une légère lueur bleutée parcourut son regard, invisible pour les autres.
Il observa Roland.
Une fenêtre translucide apparut immédiatement devant lui.
────────────────────
Roland Vermeil
Race : Humain
Niveau : 31
État : Vigilant
Danger estimé : Faible
────────────────────
Les yeux de Vaelor s'écarquillèrent légèrement.
« Niveau trente-et-un... »
C’était bien au-delà de tout ce qu’il avait imaginé pour un simple éclaireur de guilde.
Il résista immédiatement à l'envie de regarder les autres.
Ce n'était pas le moment.
Roland leva soudain la main.
Un geste simple, mais autoritaire.
— Silence.
Sa voix était basse, mais elle coupa net toute discussion.
Tous obéirent instantanément.
Même Marcus se tut.
Un craquement venait de retentir.
Très loin devant eux.
Puis un deuxième.
Plus lent.
Plus lourd.
Comme si quelque chose avançait sans se presser entre les arbres, écrasant les branches mortes sous son passage.
Marcus déglutit difficilement.
— C'est peut-être un cerf...
Sa voix manquait clairement d’assurance.
Roland ne répondit pas.
Son regard demeurait fixé dans la même direction, immobile, comme s’il tentait de percer l’obscurité de la forêt.
Les secondes s’écoulaient.
Une à une.
Puis...
Plus rien.
Le silence.
Un silence si profond que Vaelor entendait presque les battements de son propre cœur.
La jeune archère murmura enfin, sans baisser son arc :
— Il n'y a plus rien.
Sa voix était tendue, mais contrôlée.
Roland continua pourtant d'observer la forêt pendant encore une bonne minute, sans bouger.
Finalement, il relâcha légèrement ses épaules.
— Nous repartons.
Marcus sembla surpris.
— On ne cherche pas ?
Il fronça les sourcils, comme s’il refusait d’abandonner.
Roland tourna lentement la tête vers lui.
Son regard était froid, mais pas agressif.
— Chercher quoi ?
Il laissa un silence volontaire.
— Nous ignorons ce qui a laissé cette empreinte.
Il désigna le sol du menton.
— Nous ignorons sa puissance.
Puis il ajouta plus fermement :
— Et nous sommes ici pour récupérer des informations, pas pour mourir.
Cette dernière phrase ne laissait aucune place à la discussion.
Personne n'ajouta un mot.
Même Marcus détourna légèrement le regard.
Tous comprenaient qu'il avait raison.
Avant de quitter les lieux, Roland s'approcha une dernière fois des tombes improvisées.
Il resta immobile quelques secondes.
Puis il joignit les mains devant lui, dans un geste sobre.
— Je reviendrai avec les familles.
Sa voix s’adoucit légèrement.
— Ils méritent une sépulture digne de ce nom.
Vaelor inclina silencieusement la tête.
Sans rien dire.
Puis le petit groupe reprit le chemin du village.
Le trajet du retour fut beaucoup plus silencieux que l'aller.
Même Marcus, habituellement bavard, semblait plongé dans ses pensées, le regard perdu dans les arbres.
À plusieurs reprises, Vaelor utilisa discrètement Analyse.
Il observa la jeune archère.
────────────────────
Elena
Race : Humaine
Classe : Archère
Niveau : 24
État : Calme
────────────────────
Puis Marcus.
────────────────────
Marcus Delvar
Race : Humain
Classe : Épéiste
Niveau : 18
État : Agité
────────────────────
« Intéressant... »
Le système affichait bien plus d'informations que ce qu'il avait imaginé.
Mais il remarqua également une limite.
Il ne voyait ni leurs statistiques détaillées, ni leurs compétences.
Seulement des informations générales.
« Sans doute parce que la compétence n'est qu'au niveau un... »
Cette pensée le fit sourire légèrement.
Comme toutes les autres compétences du système...
Analyse pouvait probablement évoluer.
Et s’améliorer.
En début d'après-midi, les premières maisons du village apparurent enfin à travers les arbres.
Le retour à la civilisation était presque brutal après le silence de la forêt.
À leur arrivée, plusieurs habitants attendaient déjà devant la Guilde.
Les nouvelles avaient circulé rapidement.
Trop rapidement.
Roland s'avança devant tout le monde sans hésitation.
Sa voix résonna clairement dans la place.
— Après inspection des lieux, je confirme que le témoignage de Vaelor Asteran est cohérent.
Un léger murmure parcourut la foule.
— Aucun élément ne permet de mettre sa parole en doute.
Il marqua une pause.
— Au contraire.
Son regard se fit plus grave.
— Les preuves retrouvées démontrent qu'une créature inconnue est responsable de la mort du groupe.
Un silence lourd tomba immédiatement.
Puis un murmure plus fort éclata.
Plusieurs regards changèrent instantanément.
Les soupçons laissèrent place à la surprise, puis au respect.
Une vieille femme s'approcha lentement de Vaelor.
Ses mains tremblaient légèrement.
Elle lui prit doucement les mains, comme pour s’assurer qu’il était bien réel.
— Merci de ne pas les avoir abandonnés...
Sa voix était brisée par l’émotion.
Les autres habitants hochèrent lentement la tête.
Même ceux qui doutaient encore quelques heures auparavant semblaient désormais convaincus.
Marcus s'avança à son tour.
Devant tout le monde.
Il inspira profondément, comme s’il avalait sa fierté.
Puis déclara d'une voix forte, claire, mais sincère :
— Je présente officiellement mes excuses à Vaelor Asteran.
Un silence total suivit immédiatement.
— Je l'ai accusé sans preuve.
Il serra légèrement les poings.
— J'avais tort.
Le village entier resta silencieux.
Un aventurier de la Guilde venait de reconnaître publiquement son erreur.
C’était rare.
Très rare.
Vaelor lui adressa un léger sourire, simple, sans triomphe.
— L'affaire est close.
Marcus hocha lentement la tête, comme soulagé.
Ses épaules se détendirent enfin.
Roland observa discrètement la scène.
Un sourire satisfait apparut brièvement sur son visage.
« Ce garçon... »
pensa-t-il.
« Il a plus de maturité que bien des aventuriers expérimentés. »
Mais tandis que les habitants retournaient peu à peu à leurs occupations...
Personne ne remarqua la silhouette encapuchonnée qui observait discrètement la place du village depuis le toit d'une vieille grange.
L’inconnu ne bougeait pas.
Il semblait parfaitement immobile, comme s’il faisait partie du décor.
Puis un léger sourire se dessina sous sa capuche.
— Ainsi...
Sa voix était basse, presque amusée.
— Le dernier survivant est revenu...
Il inclina légèrement la tête.
— Intéressant.
Quelques secondes plus tard, il avait déjà disparu.
Sans laisser la moindre trace.
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